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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/451

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LE DERNIER DES VALERIUS.

Marthe s’approchait de lui, il se détournait avec un frisson mal dissimulé. J’enrageais. Je me mis à haïr le comte et tout ce qui lui appartenait. — J’avais mille fois raison, pensai-je; un comte italien peut séduire l’œil, mais c’est une étoffe brûlée d’un mauvais usage. Parlez-moi d’un brave Américain, qui ne vous trompe pas comme ces mystérieux produits du vieux monde! Tout peintre que je suis, je ne conseillerai jamais à une femme de choisir un mari pittoresque !

La villa, avec ses ombres pourprées, ses jours éclatans, ses marbres muets et son interminable panorama du mont Albano, cessa de m’attirer. Mes paysages ne valaient rien. Je voyais tout en laid. Je m’asseyais, je préparais ma palette et il me semblait mêler de la boue avec mes couleurs. Je ne broyais que du noir, et un poids intolérable s’appesantissait sur mon cœur. Le comte m’apparaissait comme une efflorescence maladive des mauvais germes que l’histoire avait implantés dans sa race. Comment s’étonner qu’il se montrât cruel? Chez les siens, la cruauté n’était-elle pas une tradition et le crime un exemple? Les passions de ses ancêtres s’agitaient en aveugles au fond de sa nature inculte et demandaient à se faire jour. Quel lourd héritage! pensais-je en évoquant la longue procession des aïeux du comte. Il fallait remonter jusqu’à l’époque dissolue de la renaissance des arts et des vices, jusqu’aux ténèbres des premiers siècles chrétiens, jusqu’à l’origine des Valerius, dont le nom se rattache aux annales de la Rome primitive, pour reparaître à travers les pages les plus sombres de l’histoire, De telles archives sont à elles seules une malédiction, — et ma pauvre filleule se figurait que ce passé ne pèserait ni plus lourdement ni moins gracieusement sur son existence que la plume qui ornait son chapeau!

Il me serait difficile de préciser la durée de cette pénible situation. Je la trouvai d’autant plus longue que Marthe se montrait plus réservée et qu’il m’était impossible de lui offrir un mot de consolation. Une femme impressionnable, lorsqu’elle rencontre une déception dans le mariage, épuise ses propres ressources avant de demander conseil à autrui. Les préoccupations du comte, de quelque nature qu’elles fussent, le troublaient de plus en plus : il allait et venait sans but apparent, avec une brusquerie nerveuse; il faisait seul de longues promenades à cheval, et jugeait rarement nécessaire de s’excuser auprès de sa femme. Pour qu’un homme devînt aussi sombre sans motif avoué, il fallait qu’il fût très malheureux. Il m’avait toujours traité avec le respect que méritait ma barbe grise, et j’espérais que le jour viendrait où il me permettrait de sonder sa blessure. Un soir, après avoir pris congé de ma filleule, je trouvai le comte dans le jardin, contemplant à la lueur des étoiles