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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/45

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C’était un esprit clair, positif. — L’antique château menaçait ruine sur plusieurs points, il en avait abandonné la plus grande partie, pour se loger dans une aile encore solide, abritée par le donjon contre les vents du nord. Une vaste salle, haute et voûtée, cinq chambres encore en bon état, dont les fenêtres donnaient sur la baie, et l’antique cuisine, pourvue d’une immense cheminée à large manteau chargé de sculptures, formaient toute notre habitation. Au-dessous, les écuries s’ouvraient sur une cour profonde, où nous descendions par un escalier à balustrade de granit. Les hautes tours couvraient tout cela de leur ombre : c’était un coup d’œil sévère; de pareils souvenirs sont ineffaçables. Je vois encore la grande salle avec son vieux tapis usé, sa table de chêne, les armes du grand-père suspendues aux murs des deux côtés de la porte, les fenêtres en ogive, vitrées de plomb, et la mer au loin, qui se déchaîne sur les récifs, la cuisine et sa flamme sur l’âtre, qui tourbillonne autour de la crémaillère, la vieille Christina assise auprès, sous le manteau noir de la cheminée, en train d’éplucher quelques légumes, de plumer des oiseaux ou de racler un poisson avec le vieux couteau ébréché. Elle était toute vieille, jaune et ridée comme une bohémienne de cent ans, les cheveux couleur de lin, ses larges poches carrées sur les hanches, le trousseau de clés à la ceinture, la petite toque de crin sur la nuque, grave, méditative et pourtant causeuse, aimant à raconter les vieilles histoires du château, les apparitions de feux follets, de lapins blancs, ses pressentimens à la mort d’un tel, pendant la grande tempête d’automne ou durant les longues nuits de l’hiver.

Oui, je la vois, et Jacob Reiss aussi, debout près d’elle, avec sa longue échine maigre, les jambes arquées, le vieux bonnet d’uniforme sur l’oreille, les bottes éculées, garnies de longs éperons de fer, la pipe dans ses grosses moustaches grises. Dehors, la mer chante son hymne éternel et semble accompagner de ses plaintes les histoires étranges de Christina. — Hé ! dit Jacob, tout ça c’est bien possible... J’avais toujours des pressentimens la veille d’une grande bataille, et le lendemain beaucoup de gens mouraient.

Il parlait d’un air convaincu ; mais, quand l’histoire était trop extraordinaire, il clignait de l’œil de mon côté, comme pour dire : — Ne crois pas ça, Siegfried, la vieille radote!.. Le lapin blanc était un chat dans la gouttière ou bien une martre zibeline dans le bûcher, sous les fagots.

J’aurais écouté Christina raconter ses histoires durant des heures; mais ce qui m’amusait encore bien plus, c’était de descendre avec le vieux hussard, donner le fourrage à nos chevaux et les conduire à l’abreuvoir. Il ne manquait jamais de m’asseoir sur l’un d’eux,