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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/446

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REVUE DES DEUX MONDES.

reproduire, je ne me dérangeai pas. Soudain une ombre obscurcit le bas de ma toile, et je me retournai. Le petit gnome se tenait à mon côté, l’œil brillant, casquette en main, le front baigné de sueur. Il portait sous le bras un fragment de marbre. En réponse à mon regard interrogateur, il me le montra, et je vis que c’était une main de femme admirablement sculptée. — Venez, me dit-il laconiquement, — et il me conduisit vers la tranchée. Les ouvriers se pressaient autour de la fosse, de sorte que je n’aperçus rien jusqu’à ce que mon guide leur eût ordonné de s’écarter. Alors, éclairée en plein par les rayons du soleil qu’elle reflétait presque en dépit de ses taches terreuses, inclinée sur un amas de décombres, m’apparut une superbe statue de marbre. Au premier coup d’œil, elle me sembla colossale; mais je ne tardai pas à reconnaître que ses proportions parfaites n’avaient rien de surhumain. Mon pouls se mit à battre la charge, car je me trouvais en face d’un chef-d’œuvre, et l’on pouvait se sentir fier d’être un des premiers à lui souhaiter la bienvenue. Sa beauté merveilleuse lui donnait un aspect vivant. On eût dit que ses yeux distraits renvoyaient aux spectateurs leur regard de surprise. Elle était amplement drapée, et je vis que je n’avais pas devant moi une Vénus. — C’est une Junon, me dit d’un ton décisif le gnome, comme s’il eût deviné ma pensée. — En effet, elle semblait personnifier la suprématie et le repos célestes. Sa tête sereine, entourée d’une seule bandelette, ne pouvait s’abaisser que pour signifier un ordre, ses yeux regardaient droit devant elle, sa bouche respirait un orgueil implacable, une de ses mains, étendue, paraissait avoir autrefois porté quelque emblème de souveraineté olympienne; le bras dont la main avait été brisée pendait à son côté dans une pose majestueusement classique. L’œuvre, dans ses moindres détails, était d’une grâce achevée, et, bien que l’effort tenté pour donner du caractère à l’expression rappelât vaguement les procédés modernes, cette Junon était conçue à la manière large et simple de la grande période grecque. C’était un chef-d’œuvre et une merveille de conservation.

— A-t-on prévenu le comte? demandai-je bientôt, car ma conscience m’adressait des reproches, comme si nos regards eussent enlevé quelque chose à la statue.

— Le signor comte n’est pas levé, répondit le petit explorateur en ricanant. On a craint de le déranger.

— Le voici ! s’écria un des ouvriers.

Et l’on s’écarta pour livrer passage au maître, dont le sommeil venait d’être brusquement interrompu, à en juger par son teint plus animé que de coutume et par sa chevelure un peu ébouriffée.