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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/420

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ses idoles; mais chez les Poméraniens et même chez les Wendes, les princes inclinaient vers le christianisme, par politique et pour sauvegarder leur indépendance. Tout fanatisme avait disparu du peuple; comme les Romains aux derniers temps du paganisme, les Slaves sentaient que leurs dieux s’en allaient. Ils refusaient le martyre aux missionnaires les plus résolus à le chercher, témoin le moine espagnol Bernard. Bernard s’était aventuré en Poméranie sans guide, sans escorte, et, dans son ferme propos de mourir pour le Christ, il se laissa emporter à toutes les ardeurs d’un zèle sacré Les païens se contentèrent de se moquer de lui, montrant du doigt ses pieds nus, et disant que Dieu, dont il était l’envoyé, aurait bien dû lui faire cadeau de souliers. Un jour qu’il brisa une idole, ils le battirent, puis, comme il continuait à prêcher, ils le mirent en barque sur l’Oder : « Si tu en as tant envie, lui dirent-ils, va-t’en sur mer prêcher aux poissons et aux oiseaux. » Bernard revint en Allemagne, vivant malgré lui. Sa tentative fut reprise par l’évêque Otton de Bamberg, que les Allemands appellent pompeusement l’apôtre de la Poméranie; mais c’est en faire à trop bon compte un héros de l’apostolat chrétien. Le prélat entreprend le voyage, accompagné d’un grand nombre de prêtres et suivi par un long convoi chargé de provisions de route. Le duc de Pologne lui donne des instructions et des guides. A la frontière, Otton trouve le duc de Poméranie lui-même, qui est venu au-devant de lui, et qui, à moitié chrétien, souhaite son succès. L’entrevue aux bords de la Netze fut curieuse; à peine le prince aperçut-il l’évêque qu’il le prit à part pour l’entretenir. Cependant l’escorte militaire du duc se trouvait en présence du cortège épiscopal ; la nuit tombait, la campagne était déserte et triste. Les Poméraniens s’aperçurent que les prêtres allemands étaient inquiets; ils prirent à dessein des airs féroces : aussitôt les prêtres de s’agenouiller, de chanter des cantiques, de se confesser entre eux; les soldats redoublent leurs menaces, tirent leurs couteaux, les aiguisent et font le geste de scalper. Cette scène tragi-comique dura jusqu’à ce que l’entrevue fût terminée. Le duc Wratislaw vint rassurer lui-même les compagnons d’Otton, qui aussitôt se mirent à prêcher ceux qui leur avaient fait si grand’peur. Ces Poméraniens n’avaient pas l’étoffe de bourreaux, ni ces Allemands celle de martyrs.

A voir l’extrême facilité avec laquelle se faisaient ces missions, on s’étonne qu’elles n’aient pas été plus fréquentes. Il semble que le Brandebourg aurait dû avoir deux missionnaires attitrés : c’étaient les évêques de Brandebourg et de Havelberg, car ces évêchés avaient conservé des titulaires pendant tout le temps que leurs sièges demeurèrent aux mains des païens. Au temps d’Albert l’Ours, un de ces titulaires était Anselme de Havelberg, une des lumières de l’église