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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/409

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On sait en quels termes cette fin fut annoncée à Saint-Pétersbourg. « C’est avec un sentiment inexprimable et en rendant grâces à Dieu, télégraphiait de Versailles l’empereur d’Allemagne à l’empereur de Russie le 26 février 1871, que je vous annonce que les préliminaires de la paix viennent d’être signés. Jamais la Prusse n’oubliera que c’est à vous qu’elle doit que la guerre n’a pas pris des dimensions extrêmes. Que Dieu vous en bénisse. Pour la vie votre ami reconnaissant. »

« Longue et pénible, » hélas! fut cette guerre, comme l’avait bien prédit le César malheureux, assez longue du moins pour laisser l’Europe mesurer toute la profondeur de son abaissement et « lui donner tout le temps de rougir à point, » selon la forte expression du poète. Plus humiliante encore peut-être que cet abaissement est la pensée de la similitude parfaite des deux catastrophes effroyables qui se succédèrent dans l’intervalle de quatre ans à peine; en montant sa seconde tragédie si peu de temps après la première, le destin fut assez dédaigneux envers notre génération pour ne pas même changer de procédé et faire quelques frais d’imagination : l’œuvre de 1870 n’était que le calque exact de celle de 1866. — Vous prendrez l’Orient, laissa dire M. de Bismarck à Saint-Pétersbourg par le général Manteuffel, comme sur la plage de Biarritz il avait dit à l’empereur Napoléon III de prendre la Belgique, faisant toujours le même abandon du bien qui ne lui appartenait pas, le même don gracieux du fruit défendu par le dragon. Les rêveurs de Moscou crurent à une ère nouvelle, à un « nouveau monde gréco-slavo-roumain, » tout aussi bien que Napoléon III avait eu le songe d’une Europe remaniée d’après le principe des nationalités. « La Russie ne saurait éprouver aucune alarme de la puissance de la Prusse, » déclarait le prince Gortchakof au début de l’incident Hohenzollern, exactement comme l’avaient affirmé de la France les zélateurs du droit nouveau à la veille de la campagne de Bohême. Dans l’une et l’autre des années terribles, on avait compté sur les péripéties et les occasions d’une guerre lente et à fortunes diverses, on s’était même appliqué à égaliser dérisoirement les chances des belligérans, et la surprise, l’effarement, ne furent pas moins grands à Saint-Pétersbourg après Reischoffen et Sedan qu’ils ne l’avaient été à Paris après Nahod et Sadowa. Les préparatifs militaires firent défaut à la Russie en 1870 comme à la France en 1866, et après l’une comme après l’autre des calamités qui désolèrent et bouleversèrent le monde, on n’eut que des pensées égoïstes et mesquines, on empêcha à dessein toute intervention collective, on aida la Prusse à s’affranchir de tout contrôle de l’Europe, on sacrifia en un mot la politique de la justice, de la conservation et de l’équilibre