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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/403

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tout indiquée à un chancelier auquel tant de bonheurs déjà étaient arrivés en « se recueillant, » elle se recommandait d’elle-même à une politique qui ne mesurait l’infini de ses aspirations que par l’inconnu des événemens possibles. L’infini des désirs s’accommode en pareil cas on ne peut mieux de l’indéfini dans les desseins, et rien parfois ne fait autant l’illusion de la profondeur que le vide.

Ç’a été l’ironie cruelle du fondateur de l’unité allemande de choisir dans chacune de ses entreprises successives pour complice celui qui devait être sa victime dans l’entreprise suivante; mais c’était aussi sa grande supériorité d’avoir eu chaque fois un but très clair, un objet bien défini, délimité et pour ainsi dire tangible, pendant que ses partenaires se laissaient entraîner l’un après l’autre dans le jeu périlleux, sous l’impulsion de principes abstraits, de désirs vagues et de combinaisons nuageuses. Lors de l’invasion des duchés et de sa première tentative contre l’équilibre de l’Europe, M. de Bismarck n’était pas certes en peine de montrer son point de mire : la proie était à la portée de ses mains, et la rade de Kiel s’étalait dans toute sa splendeur devant quiconque avait des yeux pour voir; mais M. de Rechberg en est encore aujourd’hui à chercher et à faire accepter les mobiles de sa coopération dans cette œuvre d’iniquité. « Il s’agissait de maîtriser les passions démagogiques, de prendre l’ascendant sur la révolution, » — c’est de ces phrases pompeuses et sonores, empruntées à la « doctrine, » que l’ancien ministre d’Autriche devait couvrir plus tard dans les délégations austro-hongroises sa fatale et piteuse politique de 1863. A Biarritz, le président du conseil de Prusse demandait en termes très nets la ligne du Mein pour son pays, tandis que le rêveur de Ham recommandait « la grande guerre pour la nationalité allemande » et laissait flotter son regard indécis tantôt sur la rive droite du Rhin et Mayence, tantôt sur les limites de 1814, et ne l’arrêtait d’une manière fixe que sur le lion ailé de Saint-Marc. De 1867 à 1870, le chancelier de la confédération du nord préparait résolûment l’unification de l’Allemagne et la conquête de l’Alsace et de la Lorraine, en laissant à son ancien collègue de Francfort tout loisir « d’éveiller les échos de l’Orient » et de leur demander le mot des destinées prochaines de la Russie. Dans chacune de ces circonstances fatidiques, c’est toujours le même grand réaliste éconduisant les idéologues à divers degrés et à divers titres, c’est toujours le même Fortinbras de Shakspeare, — le fort en bras de la Germanie, — venant proclamer sa domination là où des Hamlets doctrinaires, mélancoliques ou faiseurs de mots n’ont su que s’égarer dans des machinations chimériques et puériles et, en face d’une « tuerie qui crie au ciel, » ne trouver d’autre parole que : the time is out of joint, le siècle a déraillé !..