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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/39

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et qu’il n’y a plus de droit naturel que le droit conforme aux lois implacables de la biologie. Sans qu’on affecte de trembler pour les conséquences que des esprits aussi éclairés que MM. Darwin ou Spencer pourraient tirer de pareils principes, il est permis de trembler pour les applications qu’en peuvent faire des esprits plus vulgaires et plus logiques. Si l’utilité sociale constitue la justice, elle ne trouve plus dans un principe distinct d’elle et supérieur à elle sa règle et sa mesure. Ce qui apparaît comme utile à un groupe donné est par là même déclaré juste, et dès lors la plus grande somme de bonheur général est toujours dans le cas de réclamer le sacrifice du bonheur particulier. Voyez ce que peut contenir d’horreurs pour l’avenir ou de justifications pour les crimes du passé une simple proposition comme celle-ci : « si l’intérêt général exige le sacrifice de quelques individus ou d’un seul, n’hésitez pas. » Tout se réduira donc à une opération bien simple d’arithmétique. Le bonheur de cet individu est à celui d’une nation comme une unité est à 36 millions d’unités. L’arithmétique sociale le condamne. — Vous protestez contre de pareilles conséquences. A la bonne heure, et nous vous en affranchirons bien volontiers; mais convenez avec nous que l’utilité sociale ne prescrit pas contre le droit d’un seul; et si cela est vrai, c’est donc apparemment qu’il y a un principe supérieur et de justice contre lequel rien ne prévaut, même les exigences momentanées de l’espèce. L’individu a le droit d’immoler son droit au bien de tous; il est alors, selon les circonstances, un héros ou un saint; mais ni l’espèce, ni la nation, ni la tribu, ne peuvent, sans révolter nos consciences, lui imposer cette immolation, et si on la lui impose de force, il devient un martyr, le martyr de son droit, ou mieux du droit humain immolé dans sa personne. Rappelons-nous ces belles paroles de Mme de Staël, auxquelles il faudrait changer bien peu de chose pour en faire une réfutation directe de la morale de l’évolution : « on dit : le salut du peuple est la suprême loi. Non, la suprême loi, c’est la justice. Quand il serait prouvé qu’on servirait les intérêts d’un peuple par une injustice, on serait également vil ou criminel en la commettant, car l’intégrité du droit importe plus que les intérêts du peuple... L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie tout à son intérêt... Il faut lui dire que son bonheur même, dont on se sert comme prétexte, n’est sacré que dans son rapport avec la justice, car sans elle qu’importeraient tous à chacun ? Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier le droit à l’intérêt national, on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot nation et d’en faire d’abord ses partisans, puis ses amis, puis sa famille, qui n’est qu’un terme décent pour se désigner soi-même. »