Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/36

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


doctrines, et comment les principes égalitaires qu’elle proclame si haut dans le monde s’accordent avec la loi de sélection qui rétablit les inégalités sociales dans toute leur rigueur, comme la condition absolue du progrès, avec la sanction d’une inexorable fatalité !

Il y a antipathie sur tous les points, de tempérament comme de doctrine. En veut-on une preuve bien sensible, qu’on lise l’étonnant chapitre du livre de M. Spencer intitulé Préparation à la science sociale par la psychologie, on y trouvera la plus sanglante ironie à l’adresse de l’illusion démocratique qui consiste à mettre une confiance absolue dans la diffusion de l’instruction et dans les effets moraux qu’elle doit immédiatement produire. Voici, nous dit-il, une des erreurs d’induction les plus fréquentes dans lesquelles on tombe. On lit dans les journaux des comparaisons entre le nombre des criminels sachant lire et écrire et celui des criminels illettrés; en voyant que le nombre des illettrés l’emporte de beaucoup, on admet la conclusion que l’ignorance est la cause du crime. Il ne vient pas à l’esprit de ces personnes de se demander si d’autres statistiques établies d’après le même système ne prouveraient pas d’une façon tout aussi concluante que le crime est causé par l’absence d’ablution et de linge propre, ou par le mauvais air et la mauvaise ventilation des logemens, ou par le défaut de chambres à coucher séparées. Si l’on examinait à ces divers points de vue la question de la criminalité, on serait conduit à voir qu’il existe une relation réelle entre le crime et un genre de vie inférieur, que ce genre de vie est ordinairement la conséquence d’une infériorité originelle de nature, enfin que l’ignorance n’est qu’une circonstance concomitante, qui n’est pas plus que toutes les autres la cause du crime. Et, continuant son ironique démonstration, M. Spencer ajoute : La confiance dans les effets moralisateurs de la culture intellectuelle, que les faits contredisent catégoriquement, est du reste absurde a priori. Quel rapport peut-il y avoir entre apprendre que certains groupes de signes représentent certains mots, et acquérir un sentiment plus élevé du devoir? Comment la facilité à former couramment des signes représentant les sons pourrait-elle fortifier la volonté de bien faire? Comment la connaissance de la table de multiplication ou la pratique des divisions peuvent-elles développer les sentimens de sympathie au point de réprimer la tendance à nuire au prochain? Comment les dictées d’orthographe et l’analyse grammaticale peuvent-elles développer le sentiment de la justice, ou des accumulations de renseignemens géographiques accroître le respect de la vérité? Il n’y a guère plus de relations entre ces causes et ces effets qu’avec l’a gymnastique qui exerce les mains et fortifie les jambes. La foi aux livres de classe et à la lecture est