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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/347

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Son héros était trouvé, « et, dit-il, je composai un ouvrage en forme de roman dramatique qui s’appelait Abélard. »

C’était en effet un admirable sujet qui donnait à l’artiste comme au philosophe le moyen de peindre tout à la fois les ardeurs de la passion et la lutte des doctrines, le mouvement populaire et la vie des écoles. Si M. de Rémusat s’était borné à mettre en scène la partie romanesque de la vie d’Abélard, son drame ne serait pas sorti du cadre ordinaire; mais il avait une ambition plus haute, et il voulut montrer, à côté de l’amant d’Héloïse, le philosophe, le théologien, le politique. Il fallait donc introduire dans le drame la grande querelle des universaux qui a tant occupé le moyen âge, faire assister le spectateur ou le lecteur à la lutte d’Abélard et de Guillaume de Champeaux dans le cloître de Notre-Dame, puis Guillaume de Champeaux vaincu et Abélard maître de l’école de Paris, le conduire à Laon, sous le prétexte d’y apprendre la théologie de la bouche d’Anselme de Laon, célèbre docteur en divinité, en réalité pour y prêcher le rajeunissement de la théologie en mettant la foi sous la protection de la raison et de la scolastique. Assurément la tentative était osée, et tout autre que M. de Rémusat y aurait échoué. Il est au contraire parvenu à jeter sur ce sujet, ingrat en apparence, le plus vif intérêt par un mélange heureux de dissertations philosophiques et de conversations familières. A côté des maîtres qui professent, il a placé habilement des écoliers qui raillent et dont les interruptions répétées animent et égaient les scènes les plus sérieuses. Puis, la leçon finie, ces écoliers se retrouvent soit aux portes de l’école, soit au cabaret, échangeant de joyeux propos, dissertant plaisamment sur les catégories et chantant les louanges du maître. Parmi ces écoliers, il en est un surtout, Manégold, goguenard, brave, libertin, qui prend tout de suite le parti d’Abélard contre Guillaume de Champeaux et qui lui prouve son dévoûment en le conduisant au cabaret où se rassemblent ses camarades. Il en est un autre, Hilaire, non moins dévoué que Manégold, mais discret, sérieux, et qui veille sur lui avec la tendresse d’un fils. Ce sont enfin à Paris des scènes populaires pleines de vivacité et d’entrain, et à Laon une scène d’un tout autre genre qui se passe en présence du sire de Garlonde, sénéchal du roi, dans une séance du chapitre où apparaît d’une manière piquante le conflit entre la puissance royale et la puissance du clergé au temps de Louis VI.

Abélard vainqueur d’Anselme à Laon, comme à Paris de Guillaume de Champeaux, revient à Paris, couvert de gloire, prendre la direction de son école; mais la philosophie et la théologie ne suffisent pas à remplir la vie, et le moment était venu où une autre passion devait s’emparer de son cœur. Depuis qu’il était célèbre, le