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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/261

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demi-sommeil les yeux ouverts que nous devions pratiquer durant huit jours. Un splendide éclairage au gaz faisait de la salle une étuve où tous les rhumatismes du monde eussent dû céder. Les brindisi se succédaient dans un état de demi-rêve que l’indulgence de nos voisins acceptait en souriant. Le lendemain à huit heures, nous avions visité la bibliothèque, le musée, et nous étions embarqués sur l’Archimède, belle frégate à vapeur où la courtoisie de M. le commandant Conti nous avait préparé la plus aimable des installations.

Je revis Éryx de la mer, et je saluai à distance cette petite île de Maritimo qui me rappelait de vifs souvenirs. Lors de mon premier voyage d’Orient, je m’éveillai le second matin après le départ en face de cette petite île, rayonnante de soleil, parée de verdure par les pluies d’octobre. Cette fois je la trouvai aride, sans rosée. Un mois de différence est beaucoup en cette saison, mais quinze ans aussi sont beaucoup dans la vie. Peut-être Maritimo m’apparut ainsi

Quand’ era in parte altr’ uom da quel ch’ i’ sono.


Des parties de moi sont mortes depuis; nous mourons, à vrai dire, par lambeaux.

Verrions-nous Sélinonte? Telle était la question que nous nous adressions depuis que la frégate avait doublé Marsala (le cap Lilybée). Sélinonte ne saurait guère être visité que par mer. Or cette côte, dénuée de port, offre à un grand navire des difficultés extrêmes. Obligé de se tenir à une demi-lieue du rivage, il ne peut lancer ses embarcations que si la mer est sûre; le moindre grain, le moindre caprice rend le retour des chaloupes impossible (nous avions failli en faire l’expérience à Cefalù). Le commandant ne nous laissa descendre qu’en nous avertissant que si, pendant notre visite aux ruines, le vent s’élevait, il devrait gagner Trapani et nous abandonner à notre sort. Le temps nous fut merveilleusement propice. Nous croyions aborder à un désert; des vingtaines de barques nous attendaient; un débarcadère, une route, avaient été improvisés par les gens de Castelvetrano; des voitures nous avaient été préparées. Sûrement les ruines eussent gagné à être visitées dans la solitude; mais ces attentions, cette cordialité, ce sentiment naïf de gens qui se croyaient oubliés du monde, maintenant fiers qu’un ministre et des hommes qu’ils supposent célèbres viennent visiter leur île, tout cela, dis-je, avait quelque chose qui nous allait au cœur. Le syndic de Castelvetrano nous le disait d’une manière touchante; quand parfois la foule nous étouffait : « Songez, messieurs, que ces gens ont fait 30 milles pour vous voir. » La politesse et les égards avec lesquels les autorités