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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/259

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Nous devions coucher à Alkamo, ancien chef-lieu arabe, où les mœurs sont encore très bien conservées. Le syndic, en véritable cheik, avait fait demander qu’on lui spécifiât bien les qualités des personnes qui devaient venir, pour que chacun fût traité selon son rang. Il était trois heures du matin quand nous arrivâmes. Ces campagnes sont très fiévreuses. Plusieurs s’endormaient de fatigue au fond des voitures; mais les Siciliens ne le souffraient pas, prétendant que l’on courait ainsi un grand danger de prendre la fièvre. Les murs et les tours d’Alkamo illuminés faisaient à 2 et 3 lieues dans la campagne un effet saisissant. La réception fut particulièrement chaleureuse. A quatre heures, nous délibérâmes. Se coucher pour se lever à six heures était peu sage. On remonta donc en voiture pour atteindre le plus tôt possible les ruines de Ségeste. Nous vîmes l’aube se lever sur les bords du Crimissus, témoins de cette brillante campagne de Timoléon contre les Carthaginois où naquit la stratégie, bientôt poussée plus loin encore par les capitaines de l’école d’Alexandre. Vers sept heures, un temple magnifique, intact en apparence, nous apparut à l’horizon, noyé dans les rayons du soleil. C’était Ségeste. Nous laissâmes les voitures sur les bords du Crimissus, et en une demi-heure de cheval nous atteignîmes le temple, situé au pied de la ville antique qui, par son alliance avec les Romains, joua dans l’histoire de la Sicile un rôle si décisif.

Pour l’archéologue, le temple de Ségeste a des problèmes singuliers. Il semble n’avoir pas été achevé. Sans doute, la destruction de la ville par les Carthaginois, en 409 avant Jésus-Christ, aura suspendu l’ouvrage. Les cannelures des colonnes ne sont pas faites; les superfluités ne sont pas abattues; la cella semble n’avoir jamais existé. Pour l’artiste, le temple de Ségeste est un des monumens qui ont le plus d’effet. La colonnade, l’architrave, les triglyphes, les métopes non sculptées sont tout à fait intacts. Les chapiteaux doriques ont une mollesse, une flexibilité de courbe qui n’a pas été surpassée. La couleur de la pierre, son aspect spongieux, la certitude que la main d’aucun restaurateur n’a ici passé entre l’antiquité et nous, fait que l’on reste pensif durant des heures à l’ombre de ces colonnes. La ville antique a disparu, excepté le théâtre. Rome ne rendit à son alliée qu’une existence éphémère, et la fable d’une origine troyenne ne suffit pas pour la préserver de l’abandon.

Ségeste est un désert; mais Calatafimi et toutes les localités environnantes y étaient accourues pour voir le ministre et les scienziati. Sous une tente dressée avec goût, nous trouvâmes un déjeuner excellent. On but aux vieux héros de Ségeste, à la paix et à la concorde qu’ils ne surent pas fonder, aux morts de 1860 qui, plus heureux que leurs ancêtres, donnèrent sur ce champ de bataille la