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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/224

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gênez pas, prenez en Orient tout ce qu’il peut vous convenir de prendre ! — Ils ajoutaient in petto : Pendant que vous aurez le dos tourné et les mains occupées, nous ferons, nous autres, tout ce qu’il nous plaira. En même temps ces journaux protestaient de leurs intentions pacifiques, et, jetant du côté de l’Occident un regard soupçonneux, ils insinuaient que la question d’Orient était une eau trouble où la France essayait de repêcher ses provinces perdues. Ils ont été désavoués, ils ont dégonflé jusqu’à nouvel ordre leurs ballons d’essai. Le fabuliste nous a peint un loup qui commençait « d’avoir petite part aux brebis de son voisinage. » Pour endormir leurs défiances, il s’habilla en berger, fit sa houlette d’un bâton, « sans oublier la cornemuse. » Ce qui gâta son entreprise, c’est qu’il ne put contrefaire la voix du berger.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,
Et découvrit tout le mystère.


C’est un heureux signe des temps que les loups se croient tenus de se déguiser en bergers et que les boute-feux se donnent pour les gens les plus pacifiques du monde, et imputent à autrui les mauvaises pensées dont on les soupçonne. Aujourd’hui, pour souffleter son voisin, on est obligé de se servir d’une branche d’olivier.

Il serait injuste de compter au nombre des loups déguisés en bergers l’auteur d’une brochure publiée récemment à Berlin sous ce titre : Après la guerre. Écrite dans un esprit sage et modéré, elle paraît avoir fait en Allemagne quelque sensation. Il y a de vrais bergers, même à Berlin, et les houlettes allemandes ne sont pas toutes des fourreaux enrubannés où se cachent des épées. Les uns ont attribué à cette publication une origine semi-officielle; d’autres, mieux informés peut-être, ont voulu reconnaître dans l’auteur un homme d’esprit et de talent, qui est un des membres les plus considérés du parti national-libéral. Quoi qu’il en soit, on ne peut refuser à l’écrit dont nous parlons l’autorité qui s’attache toujours au bon sens, quand il est accompagné d’une certaine élévation de sentimens et qu’il fait justice des préjugés, des sottises et des passions courantes. Le publiciste anonyme voit dans le chauvinisme une maladie ou une folie contraire aux véritables traditions, aux vrais instincts, au génie même de sa nation, laquelle est si peu portée au mépris des peuples étrangers qu’on peut lui reprocher de subir trop facilement leur influence. Il déclare que les guerres de race, les inimitiés héréditaires, les haines internationales, sont des préjugés d’un autre âge, incompatibles avec les idées modernes. Il déclare aussi que, quelle que soit la valeur du principe des nationalités, il ne saurait servir de règle exclusive à la politique, ni d’excuse à aucune entreprise contre la justice. Il estime que c’est le devoir de tout peuple civilisé de concilier l’exercice de son droit avec le respect des droits généraux de l’humanité. La politique qu’il recommande est cette politique réaliste, die Realpolitik¸