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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/200

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d’elle-même au Juif contemporain du Christ et au chrétien de tous les temps. L’espérance consolatrice ne dépasse jamais l’horizon terrestre et ne concerne que l’avenir de la nation opprimée. Les psalmistes se réjouissent dans la perspective d’une période de bonheur et de gloire qui compensera un jour les humiliations de l’heure présente. On doit même reconnaître que l’utilitarisme étroit, terre à terre, de nombreux psaumes constitue l’une de leurs faiblesses au point de vue moral. Une critique impartiale dissipe également l’illusion si longtemps caressée par les commentateurs chrétiens qui voyaient à chaque ligne des prédictions miraculeuses de la venue de Jésus-Christ et des événemens de sa vie. Les rabbins juifs ont eu cent fois raison de contester la validité des argumens que les apologistes chrétiens déduisaient de passages des psaumes détachés de leur contexte et traduits avec un effrayant arbitraire.

Ce qui d’autre part a dû souvent embarrasser les orthodoxes du judaïsme, c’est le spiritualisme d’excellent aloi dont certains psaumes font preuve à propos du rituel légal. Sur ce point, il y a décidément dans le recueil des préludes au Nouveau-Testament. On sait l’importance extrême que le judaïsme postérieur à l’exil attribuait à l’observation minutieuse des prescriptions légales, et, parmi les ordonnances attribuées à Moïse, celles qui roulaient sur les sacrifices étaient de tout premier rang. C’est en sacrifiant que l’Israélite se mettait en règle avec la Divinité, qu’il cherchait à la rendre propice à ses vœux et qu’il croyait expier ses fautes. Aussi, comme on peut s’y attendre, arrivait-il souvent que le coupable faisait bon marché de ses transgressions en s’abritant derrière l’opus operatum, l’acte matériel de l’offrande. A plusieurs reprises, les psalmistes contestent la valeur religieuse de cette forme de culte; elle a pour eux quelque chose de mesquin, de contraire à la pure notion des perfections divines. S’imaginer que l’homme puisse avec de la chair de bœuf ou du sang de bouc changer à son profit les intentions divines, c’est rabaisser le Tout-Puissant! Il y a du rationalisme dans cette objurgation, que l’auteur du 50e psaume met dans la bouche de Dieu même s’ad ressaut au peuple juif :


« Ce n’est pas pour tes sacrifices que je te reprends. — Tes holocaustes sont toujours devant moi. — Mais je ne demande point le taureau de ta maison ni les boucs de ton bercail, — car les animaux de la forêt sont à moi, — et les milliers de bestiaux qui errent sur les montagnes. — Je connais tous les oiseaux des hauteurs, — et tout ce qui se meut aux champs est à ma disposition. — Si j’avais faim, ce n’est pas à toi que je le dirais, — car la terre est à moi, et tout ce qui la remplit, — Est-ce que je mange la chair des bœufs? — Est-ce que je bois le sang des boucs ? »