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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/20

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qu’il faut nous délivrer de toutes nos habitudes d’esprit, formées par une mauvaise éducation métaphysique ou religieuse, et prendre à la lettre ce mot droit naturel, que les chimères spiritualistes ont détourné de son vrai sens. Rappelons en quelques traits l’ancienne conception, pour faire mieux ressortir par le contraste la nouveauté de celle que la biologie nous propose, j’allais dire nous impose.

Voici ce qu’on pensait jusqu’à ces derniers temps, et sur ce point il n’y a pas de désaccord entre les plus grands esprits du XVIIIe siècle et du nôtre; Voltaire, Rousseau, Montesquieu, ne se seraient pas exprimés sur ce sujet autrement que Kant, Victor Cousin ou Jouffroy. C’est leur doctrine commune que je résume. Il y a un droit primordial, un ensemble de droits inhérens à l’homme, par cela seul que l’homme est une personne, c’est-à-dire une volonté libre. La racine du droit est là, dans cette simple constatation de l’attribut souverain qui constitue l’homme en tant qu’homme et le sépare du reste de la nature. Tant que la liberté se concentre en elle-même, dans le for de la conscience, c’est la liberté morale, liberté illimitée, puisqu’elle est insaisissable à toute prise humaine, et dès lors irresponsable à l’égard de la société; mais aussitôt que la liberté se manifeste au dehors, elle entre en contact avec le milieu dans lequel elle doit se développer, c’est-à-dire avec d’autres volontés libres. Chacune des formes et des applications de la liberté, considérée dans son milieu social, donne naissance à une série de droits corrélatifs. La liberté individuelle, la liberté du foyer, la liberté de la propriété, la liberté du travail et du commerce, ce sont autant de manifestations variées de la personne, d’où naît et se développe la série des droits qui consacrent l’inviolabilité de la vie humaine, l’usage personnel que nous devons faire de notre existence et de nos forces, le choix que nous faisons d’une compagne, la direction et l’éducation de nos enfans, l’indépendance de notre conscience morale et religieuse en tant qu’elle s’exprime au dehors et se communique, enfin le choix de notre travail, la possession et la jouissance des résultats de ce travail. Tout cela, c’est la liberté manifestée au milieu d’autres libertés qui la restreignent et la limitent dans une certaine mesure, protégée dans ses légitimes manifestations, défendue par autant de droits antérieurs et supérieurs à toute législation positive contre l’oppression ou la contrainte des autres volontés. — On entendait jusqu’ici, d’un commun accord, par le droit naturel l’ensemble des garanties que les lois positives doivent assurer à notre personnalité et à tous les élémens qui la constituent pour nous permettre d’être vraiment hommes. Voilà pourquoi ce mot est un des mots les plus sacrés des langues humaines, un mot impérissable, quoi qu’on fasse pour l’abolir. Il résume pour l’homme