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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/175

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pria de lui creuser une fosse parce qu’il se sentait mourir. J’obéis, il s’y coucha sur un lit d’herbages, enlaça ses bras autour de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta immobile, et son corps se raidit.

Il n’était plus. Je recouvris la fosse comme il me l’avait commandé, et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense, et pourtant je ne me demandai pas si la longévité de ma race me condamnait à lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la résolution de mourir aussi. Je pleurai et j’oubliai de manger. Quand la nuit fut passée, je n’eus aucune idée d’aller au bain ni de me mouvoir. Je restai plongé dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva inerte et indifférent. Le soleil revint encore une fois et me trouva mort.

L’âme fidèle et généreuse d’Aor avait-elle passé en moi? Peut-être. J’ai appris dans d’autres existences qu’après ma disparition l’empire birman avait éprouvé de grands revers. La royale ville de Pagham fut abandonnée par le conseil des prêtres de Gautama. Le Bouddha était irrité du peu de soin qu’on avait eu de moi, ma fuite témoignait de son mécontentement. Les riches emportèrent leurs trésors et se bâtirent de nouveaux palais sur le territoire d’Ava ; plus tard ils abandonnèrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les pauvres emportèrent à dos de chameau leurs maisons de rotin pour suivre les maîtres du pays loin de la cité maudite. Pagham avait été le séjour et l’orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l’avais condamnée en la quittant, elle n’est plus aujourd’hui qu’un grandiose amas de ruines.

— Votre histoire m’a amusée, dit alors à sir William la petite fille qui lui avait déjà parlé; mais à présent, puisque nous avons tous été des bêtes avant d’être des personnes, je voudrais savoir ce que nous serons plus tard, car enfin tout ce que l’on raconte aux enfans doit avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre.

— Ma sœur a raison, dit un jeune homme qui avait écouté sir William avec intérêt. Si c’est une récompense d’être homme après avoir été chien honnête ou éléphant vertueux, l’homme honnête et vertueux doit avoir aussi la sienne en ce monde.

— Sans aucun doute, répondit sir William. La personnalité humaine n’est pas le dernier mot de la création sur notre planète. Les savans les plus modernes sont convaincus que l’intelligence progresse d’elle-même par la loi qui régit la matière. Je n’ai pas besoin d’entrer dans cet ordre d’idées pour vous dire qu’esprit et matière progressent de compagnie. Ce qu’il y a de certain pour moi, c’est que tout être aspire à se perfectionner et que, de tous les êtres, l’homme est le plus jaloux de s’élever au-dessus de lui-même. Il y est merveilleusement aidé par l’étendue de son intelligence et par