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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/158

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pour les êtres capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux effrayans d’aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême combinaison harmonique d’un monde prodigieux. Les anciens habitans de cette terre redoutable l’avaient bien compris. Leur art consistait dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de l’éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante, surmontée de tours d’une hauteur démesurée, semblait chercher le beau dans l’absence de ces proportions harmoniques qui ont été l’idéal des peuples d’Occident.

Ne vous étonnez donc pas de m’entendre dire qu’après avoir trouvé cet art barbare et ces types effroyables, je m’y suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l’Inde, concourt à idéaliser l’éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété d’intentions surprenante, car, selon la pensée de l’artiste, il représente la force menaçante ou la bénigne douceur de la divinité qu’il encadre. Je ne crois pas qu’il ait été jamais, quoi qu’en aient dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu; mais il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium. L’éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un animal sacré.

— Parlez-nous de cet éléphant blanc, s’écrièrent les enfans. Est-il vraiment blanc? l’avez-vous vu?

— Je l’ai vu, et en le contemplant au milieu des fêtes triomphales qu’il semblait présider, il m’est arrivé une chose singulière.

— Quoi? reprirent les enfans.

— Une chose que j’hésite à vous dire, — non pas que je craigne la raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas vous convaincre de ma sincérité et d’être accusé d’improviser un roman pour rivaliser avec l’édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien.

— Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous écouterons bien sagement.

— Eh bien ! mes enfans, reprit l’Anglais, voici ce qui m’est arrivé. En contemplant la majesté de l’éléphant sacré marchant d’un pas mesuré au son des instrumens et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que des Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouges et or, j’ai fait un effort d’esprit pour saisir sa pensée dans son œil tranquille, et tout à coup il m’a semblé