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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/150

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Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues m’effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir m’enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me reposer, ah ! c’était une ivresse! Je me suis rappelé ce bon temps l’autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne l’oublierai plus !

— Encore, encore! s’écrièrent les enfans qui écoutaient de toutes leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon?

— Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je m’en souviens à merveille. J’étais fleur, une jolie fleur blanche délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse pendant sur le bord d’une source, et j’avais toujours soif, toujours soif. Je me penchais sur l’eau sans pouvoir l’atteindre, un vent frais me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai soutenu par la brise. J’avais des ailes, j’étais libre et vivant. Les papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature était en veine d’invention et de fécondité.

— Très joli, lui dis-je, mais c’est de la poésie?

— Ne l’empêchez pas d’en faire, s’écrièrent les jeunes gens; il nous amuse! — Et s’adressant à lui : — Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une pierre?

— Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il ; je ne me rappelle pas mon existence minérale, pourtant je l’ai subie comme vous tous, et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit tout à fait inerte. Je ne m’étends jamais sur une roche sans ressentir à son contact quelque chose de particulier qui m’affirme les antiques rapports que j’ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement : l’homme désire, l’animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais pour me soustraire aux questions embarrassantes que vous m’adressez, je vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous dire comment j’ai vécu, c’est-à-dire agi et pensé la dernière fois que j’ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractère personnel. C’est une étude de caractère que je vais vous communiquer.

On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence, et l’étrange narrateur parla ainsi :

J’étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très jeune, ni la cruelle opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva