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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/125

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de la saga de Nial, quelques écrits d’annalistes islandais qui nous sont restés, et les témoignages de plusieurs autres sagas, servent à en contrôler la chronologie et les principales assertions. Les personnages qu’elle met en scène, les épisodes principaux qu’elle raconte figurent en d’autres récits. Les fragmens en vers dont l’ouvrage est entrecoupé ont été composés par deux des héros de la saga qu’on connaît d’autre part comme des scaldes renommés. Nous avons enfin une preuve directe d’authenticité dans cette circonstance remarquable, que presque toutes les formules de droit citées dans les nombreux procès que rapporte la saga se retrouvent textuellement dans le recueil de lois islandaises contemporaines que nous avons désigné sous le nom de Gragas; la procédure est ici et là entièrement la même, de sorte que ces deux monumens se contrôlent et se complètent, le code nous donnant le texte formel et sec des prescriptions, des formalités, des lois dont la saga nous présente en action et dans l’application pratique le vivant commentaire. La période comprise dans le récit va de l’année 970 à l’année 1017; l’introduction du christianisme, vers l’an 1000, figure par plusieurs chapitres vers la fin. Rédigée après la conversion de l’Islande et par un prêtre, la saga de Nial n’en est pas moins un monument des mœurs et des institutions païennes; par ses souvenirs, ses allusions, ses retours, elle nous permet de remonter à une date encore supérieure à celle qui marque le commencement de sa narration.

Une traduction anglaise de cette saga par M. Dasent a fort bien réussi, depuis quinze ans, au-delà du détroit. On ne s’en étonne pas si l’on songe que le génie britannique est fort voisin, par ses origines historiques, intellectuelles et morales, du primitif génie scandinave. Une traduction française obtiendrait probablement chez nous moins de lecteurs. Ces chroniques de famille s’asservissent à l’ordre généalogique, de sorte que le rédacteur, lorsqu’il vient à nommer un de ses héros, se croit obligé d’énumérer ses aïeux, de dire les actions de son père, puis celles du père de son père, de manière à compliquer de mille sèches digressions la trame de son récit. Ce n’est pas que l’imagination fasse défaut; elle y a seulement un tour différent de celui qui nous est habituel : pas de descriptions de nature, nulle généralité de sentimens et d’idées, une suite indéfinie de traits individuels bien saisis, non pas uniquement à la surface, mais dans le vif et quelquefois tout près du cœur; du reste une ignorance complète de la rhétorique, des vues pénétrantes, souvent une plaisanterie spontanée, froide, courte, mais acérée et laissant sa marque. Le lecteur attentif retrouve ici le humour anglais, et certaines pages font penser à Shakspeare. Pour qui a la patience de suivre attentivement le narrateur à travers ses