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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/114

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N’entendant plus monter ni descendre personne,
Aucune voix qui parle, aucun timbre qui sonne,
L’araignée, en maîtresse, a suspendu ses fils [1].

Le plus curieux de tout cela, c’est que le notaire d’ici, chargé de la garde des clés, a l’ordre de décliner toute offre de location ou de vente.

— C’est étrange ! murmurai-je en poussant la lourde grille de fer. — La serrure était sans doute en mauvais état, car la grille roula en grinçant sur ses gonds rouilles, et nous pûmes entrer dans la cour, où les chardons et les folles avoines poussaient à l’aventure. Un petit mur la séparait du jardin, et contre ce mur, à l’abri d’un houx, un vieux puits arrondissait sa margelle revêtue intérieurement de touffes de scolopendre. En face, le perron de la maison étageait ses marches verdies et effritées. Tout, depuis les corniches moussues du pignon jusqu’aux panneaux déjetés de la porte, criait l’abandon et la décrépitude. Le jardin avait un aspect plus sauvage encore. Les fraisiers croisaient en tout sens leurs tiges rampantes et recouvraient les allées d’un voile de verdure; les plates-bandes, envahies par les mauvaises herbes, ressemblaient aux tertres d’un cimetière. Çà et là quelques fleurs tenaces et résistantes avaient survécu : asters violets, soucis aux teintes fauves, phlox à odeur automnale. Tout à travers, les pommiers, les poiriers et les framboisiers formaient une sorte de forêt vierge. Un cadran solaire, sur sa stèle, avait quasi disparu sous la mousse; une tonnelle effondrée laissait voir un banc de pierre brisé, et plus loin un réservoir couvert de lentilles d’eau. La façade de la maison qui regardait le jardin était de haut en bas étreinte par un jasmin, dont quelques blanches étoiles piquetaient encore la verdure sombre, et en face des fenêtres, à la fourche d’un cytise, pendaient les débris d’un hamac rongé par la pluie et les rats.

— Cette singulière demeure, dis-je, semble avoir été abandonnée à la hâte; il s’en dégage un parfum de mystère qui me séduit.

— Sais-tu? s’écria Tristan, couchons ici, et demain nous retournerons fouiller les bois, car je ne puis pas décidément renoncer à ma chrysomèle... L’auberge est pleine de rouliers, et nous y serions mal ; j’irai trouver le notaire, qui est de mes amis ; il me donnera les clés de la Maison verte et nous y passerons la nuit... Hein! ce sera romanesque.

L’offre était trop engageante pour que je répondisse par un refus; je dis oui, et après un rapide souper, suivi d’une courte visite

  1. André Lemoyne, les Roses d’antan.