Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/111

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


jonché de feuilles mortes aux reflets ardoisés; les feuillages des charmes ont déjà une couleur un peu tannée, et sur ce fond d’or fauve les troncs lisses des hêtres se détachent avec une netteté vigoureuse, tandis que les ramures des houx lustrés par la bruine semblent plus neuves et plus jeunes. Il n’y a presque plus de fleurs; çà et là seulement quelques pauvres brunelles noyées dans l’eau d’une ornière, des tiges de verges d’or empanachées de leurs aigrettes grises, et des buissons d’aubépine avec leurs baies d’un rouge de corail. De temps à autre, le vent, qui se promène en maître dans la forêt, secoue les arbres et chaque feuille laisse tomber une larme. — Au sommet de la rampe, nous nous hissons de nouveau dans la patache, et les chevaux se remettent à trotter dans la boue. Nous voici sur ce plateau de Langres, d’une nudité si austère et où la bise fait rage. Au loin, dans une éclaircie, la cathédrale dresse à l’horizon ses deux tours brumeuses. Les champs sont déserts, pas un oiseau, pas une bête de labour. Seule, une vieille femme, abritée sous un parapluie bleu, s’obstine à faire paître sa vache rousse au revers d’un talus. Parfois de longues bannes de charbon apparaissent sur la route, lentement traînées par des chevaux dont les sonnailles tintent avec une cadence monotone, et suivies du charretier enveloppé dans sa limousine ruisselante. Troussées jusqu’au mollet et coiffées de capelines déteintes, les laitières de Saint-Geosmes reviennent du marché avec leurs grands vases de fer battu. Nous approchons de Langres ; la patache roule sourdement sur les ponts-levis de la citadelle, pleine de soldats et de fourgons, et nous voici dans la ville, toujours escortés par une pluie battante.

— Je ne suis jamais venu à Langres, dis-je à Tristan, sans y être accueilli par la pluie et le vent; aussi cette ville m’a-t-elle toujours paru d’une maussaderie peu commune.

— Elle a du bon cependant; d’abord du haut de ses remparts on aperçoit le Mont-Blanc, quand le temps est à la pluie...

— On doit le voir souvent.

— Et puis les habitans, précisément peut-être à cause de ces grands horizons et de ces bises violentes, ont de l’humour, de la verve, un tour d’esprit singulièrement indépendant et original. Vois Diderot, il y a de la bourrasque natale dans le génie de ce diable d’homme. Aussi les Chaumontais, gens casaniers et rassis, disent-ils de leurs voisins :

Langres, sur son rocher,
Moitié fou, moitié enragé.

— Oui, mais, si j’ai bonne mémoire, les Langrois, qui ont l’esprit