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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/106

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de gaîté dans leur maison silencieuse et endormie. Nous partis, leur vie va reprendre son cours monotone et résigné de travaux à l’aiguille, de lectures pieuses et de stations à l’église. Elles songeaient à cela tout bas, le cœur un peu gros, en nous serrant les mains, et la vieille mère ajoutait peut-être intérieurement : « Qui sait si je les reverrai?.. »

Après avoir perdu de vue leur blanche maison, nous avons pris un chemin creux qui longe sous bois le hameau de Montrot et les prés où coule l’Aujon. Ce sentier est délicieux. Noisetiers, érables et cornouillers l’abritent de leurs branches feuillues; à chaque instant, des sources descendues de la forêt le traversent avec un glou-glou sonore. De tous côtés, les yeux sont réjouis par une verdure qui paraît presque aussi jeune qu’en mai. Le terrain s’accidente, et dans les prés les parnassies, épanouissant leurs étoiles blanches, nous annoncent que nous avons quitté le Bassigny pour entrer dans la montagne. Tristan tout bas en soupire, car avec le Bassigny adieu l’espoir de dénicher sa chrysomèle! Pour l’encourager, je lui conte les merveilles des bois d’Auberive, dont la faune et la flore sont si riches. — Demain, lui dis-je, nous traverserons six lieues de forêt, nous visiterons les solitudes de Crilley et le Feu de La Motte, où il y a un tumulus celtique. Là croissent des plantes rares qu’on ne trouve nulle part ailleurs; là j’ai vu l’orchis Sabot de Vénus… Qui sait si tu n’y découvriras pas la chrysomèle du millepertuis en dépit des indications de tes recueils entomologiques? La fortune nous ménage de ces sortes de surprise;

Ne cherchez point cette déesse,
Elle vous cherchera; son sexe en use ainsi.

Cette citation de son auteur favori rend à notre entomologiste sa bonne humeur; justement il vient de mettre la main sur un bupreste rarissime et sur une coccinelle introuvable; cela le console, et nous cheminons d’un pas plus allègre. Après deux heures de marche, nous descendons vers Rochetaillée. Jamais village n’a mieux mérité son nom. Bâti sur les deux versans d’une gorge étroite et pierreuse, il est coupé par l’Aujon, qui se fraie péniblement un chemin entre les roches et les broussailles. De chaque côté de la rivière, les maisons étagées sur des terrasses se regardent sans pouvoir se rejoindre. Un long pré vert les sépare, et sur la gauche un antique manoir, qui fait songer aux romans de Walter Scott, élève au-dessus de la prairie les débris de ses tours transformées en pigeonniers. Un cimetière en pente avoisine le manoir, et Tristan n’a pas manqué de m’y conduire. Il a un goût prononcé pour ces visites funèbres. — Vois-tu, me dit-il tandis que nous examinons les tombes