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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/102

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légende du château de Rouvres? me demanda Tristan; chaque fois qu’un nouveau maître s’y installe, ses fenêtres sont éclairées par une mystérieuse illumination intérieure. L’une des dernières propriétaires m’a juré avoir vu de ses yeux cet éclairage fantastique... Le crépuscule tombait, nous avons repris lentement le chemin d’Arc. La légende de Tristan me trottait dans la tête, et je songeais à part moi à ce besoin de merveilleux et d’idéal qui est la marque distinctive de la race humaine, quand je fus tiré de ma rêverie par un singulier chant d’oiseau qui partait du taillis, à cent pas environ du chemin. — Entends-tu? dis-je à Tristan.

— Oui.

Nous restâmes immobiles. En automne, à la brune, les oiseaux ne chantent plus guère, et surtout ils ne trouvent plus dans leur gosier des modulations aussi éclatantes et compliquées que celles qui nous arrivaient à travers la feuillée. C’était une série de notes retentissantes comme des appels, puis tout à coup une mélodie vive et passionnée comme celle du rossignol. — C’est étrange, murmurait Tristan, ce chant printanier au milieu des bois rougis par l’arrière-saison ! Ce ne peut être une grive, les sons sont trop énergiques; quant au rossignol, il y a belle heurette qu’il ne chante plus.

L’oiseau inconnu se faisait toujours entendre. Tantôt c’étaient des fusées semblables à l’aubade de l’alouette, tantôt des notes graves, profondes, tantôt une mélodie amoureuse et câline...

— C’est peut-être l’Oiseau bleu, insinuai-je.

— Mon cher, reprit Tristan à voix basse, je t’assure que ma tête commence à se monter; je me tâte, je me demande si je suis le jouet d’une hallucination ou d’un enchantement...

La musique printanière continuait, variée à l’infini et de plus en plus fantastique. — Il faut en avoir le cœur net ! — Et nous voilà nous glissant dans le fourré comme des Mohicans. Pour mon compte, .je me sentais pris d’un intérêt singulier et mon cœur battait. Nous avancions en tapinois, les petites branches nous cinglaient la figure en regimbant, les ronces nous piquaient les mollets, mais nous n’en avions cure. Au bout de cent pas, le chant cessa brusquement. Pourtant l’étrange oiseau ne s’était pas envolé... Nous marchions à petits pas, le cou tendu, les yeux en l’air, tant et si bien qu’à la fin nous tombâmes sur un grand diable de charbonnier, agenouillé derrière un hêtre et en train de frouer, une feuille de lierre entre les dents, pour attirer les oiseaux à la pipée. C’était la frouée de cet habile homme que nous avions prise pour la chanson de l’oiseau bleu... Le charbonnier, surpris en flagrant délit, était aussi penaud que nous. Pour le rassurer, je le complimentai sur son talent, et après l’avoir gratifié d’une pipe de tabac, nous le laissâmes