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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/926

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plaintes sont contradictoires, et qu’on ne saurait satisfaire les uns sans nuire aux autres. On a ouvert ce grand procès en 1870 ; chacun a pu y consigner ses vœux, et même exposer à l’aise un système favori, car en France le fait le plus mince enfante une doctrine complète. Toutefois, dès qu’on a enlevé les ornemens superflus, il reste de l’enquête un recueil précieux de faits et d’avis : ce sont les cahiers de la marine marchande. On peut y puiser des traits pour marquer la place de tous ceux qui trempent dans le même négoce. Cet examen réduit les choses à leur juste proportion; il s’oppose peut-être à des faveurs qu’on n’obtient jamais qu’aux dépens du prochain, mais il suggère d’autres mesures moins grossières, et des règles de bonne administration plus sages que toute la subtilité des surtaxes.


II.

Le nombre des personnes qui entrent dans une seule opération du commerce maritime est presque infini; mais l’extrême division du travail n’est-elle pas propre à ôter le nerf des opérations? Et la marine enfin ne doit-elle pas se résoudre à devenir marchande? Par exemple le capitaine, auquel on commet la fortune du navire et du fret, est chez nous un soldat qui sait naviguer. Aux examens, il apprend à tirer le canon et à connaître les vents : de l’économie et du commerce, on le tient quitte; aussi, quand il veut se mêler de négoce, on le renvoie à sa manœuvre.

Ce n’est point en France qu’un capitaine soit inhabile aux affaires; mais il dépend de l’état, comme toute la classe d’où il sort, matelots, pêcheurs, écumeurs de mer, de tout rang et de tout métier. Dès qu’il a pris la rame, il a été porté sur le registre de l’inscription maritime; il a grandi sous l’œil du commissaire ou du syndic, ne faisant aucun pas sans leur aveu. Presque toujours il a fait son temps de service sur la flotte : bonne école pour le long cours, s’il suffisait d’être exact sur la discipline. Après un examen où figure un discours français, il est maître d’équipage et au besoin subrécargue, c’est-à-dire gardien de la cargaison. Il part, mais, tout capitaine qu’il est, on peut le transformer demain en canonnier; en cas de guerre, on le rappelle sur la flotte à un âge où ses concitoyens de l’armée garderont les remparts. Dans un voyage, s’il perd son navire par un coup de mer, ce n’est pas le naufrage qu’il redoute le plus : échappé par miracle, on lui fait son procès sommairement, sans tribunal, sans plaidoyer; le commissaire dit un mot, et le voilà cassé aux gages. Qu’est-ce donc pour les simples matelots, qui doivent obtenir permission de naviguer sous un autre