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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/903

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qui vous aveuglerait. Quant au vent, il y en a toujours un peu même à l’intérieur; si ces montagnards en effet font des feux homériques, ils ne savent guère ce que c’est qu’une clôture. Au-dessus de l’âtre pend à une crémaillère un chaudron plein d’eau bouillante, où l’on puise à tout instant avec une cuiller de bois pour faire le thé, humecter le riz, laver la vaisselle de laque; enfin c’est le fond de l’existence domestique.

Donner une idée de la curiosité qu’excite le voyageur étranger dans ces pays qui n’en ont jamais vu est bien difficile. Chaque geste, chaque détail de costume, chaque mot prononcé est l’objet d’exclamations contenues et de remarques échangées à voix basse; on n’ose pas me questionner, parce que c’est contraire à la politesse, mais on s’adresse à mon koskai, qui ne se lasse pas de raconter à toutes les étapes la même histoire : d’où je viens, où je vais, — voyage de plaisir, — ce que je fais, où je loge, mon état civil, ma nationalité, et surtout mes fonctions auprès du gouvernement.

Nous avions fait nos 9 ris, et 9 ris de montagne, cela compte, surtout après 7 qu’on a faits la veille, avec 6 en perspective pour le lendemain. J’avais bien envie d’un bain pour me délasser; mais prendre un bain à 35 ou 40 degrés, comme le préparent les Japonais, pour en sortir dans une salle ouverte au grand air, alors que l’air est à 4 degrés au-dessous de zéro, était-ce bien prudent? Je me dis qu’on ne s’enrhume généralement que dans une chambre bien close et bien chauffée, et que, si on doit sortir du bain dans une atmosphère froide, il faut le prendre excessivement chaud. C’est là en effet le principe japonais, et j’en comprends maintenant la logique. En sortant de l’étuve, vous avez une telle provision de chaleur qu’avant que l’équilibre se fasse à votre détriment avec la couche d’air ambiante, vous êtes instantanément sec et déjà vêtu. C’est d’après ce principe que je me baignai ce soir-là et tous les autres, et ce qui est certain, c’est que je n’ai pas eu de rhume.

Le 31, à huit heures, nous quittions Hachivo [1] par un beau froid de — 4 degrés, et je me lançai à l’escalade du col qui me séparait de Kosowo et de Nikko. Comment rendre le charme de ces courses matinales, le fusil sur l’épaule, tiraillant les grives et les pigeons, bien plus farouches en ces contrées que dans les environs de Yeddo, glissant de temps en temps sur la neige glacée, perdu avec ma petite caravane dans cette grande et majestueuse solitude boisée où l’on n’entend que le piou des moineaux et le roulement du torrent! Au-dessus du fourré impénétrable de ronces, d’épines, d’églantiers,

  1. C’est à Hachivo que je vis des échantillons de cuivre en lingot provenant de mines voisines. Quelles magnifiques exploitations on pourrait établir, s’il existait des routes !