Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/899

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de thé en les comptant, puis un peu d’eau bouillante, plaçant la bouilloire un instant loin du feu et remplissant enfin la théière. Alors, rapprochant les quatre tasses les unes à côté des autres, de manière à pouvoir promener le bec de la théière de l’une à l’autre sans interruption, il verse un mince filet de la première à la seconde, de la seconde à la troisième par un mouvement circulaire qui recommence pour ne s’arrêter qu’au moment où la théière est vide. On conçoit que ce ne fut pas sans une profonde révérence que je saisis la précieuse liqueur et l’absorbai, tenant la tasse à deux mains. Il fallut en absorber trois tasses avec les mêmes cérémonies. Dans un mouvement de générosité, le yakounine m’offrit un sac de thé; je le priai d’accepter en échange une épingle de cravate. Il faut toujours, au Japon, se munir en voyage de ces hochets très commodes pour reconnaître des politesses de ce genre.

En quittant Kirin, on repasse, sur un pont légèrement échafaudé, le Watashingawa, une jolie rivière encaissée, bien tranquille et bien modeste en cette saison, mais qui ne se gênera nullement, viennent le mois de mars et la fonte des neiges, pour emporter ponts et moulins, et charrier tout cela Jusqu’au Tonégawa, dans lequel il se jette. Il était presque nuit quand j’arrivai à Omama, où j’avais envoyé mes bagages en quittant Maybashi. Encore jour de marché ! Éclairés par de grosses bougies de cire à mèche de papier, les marchands s’efforçaient d’attirer les derniers chalands vers leurs étalages en désordre, les uns récitant une petite litanie monotone, les autres ajoutant le geste à la parole et lançant des bonimens à la foule distraite. Un marchand, me reconnaissant pour un tondjîn' (étranger) à la lueur de sa chandelle, m’interpelle : « Eh! monsieur l’étranger, n’avez-vous pas besoin d’une paire de guettas? » Et la foule de rire aux éclats. « Non; mais si tu as des bottes, j’en achèterais bien une paire. » Et la foule de rire plus fort, seulement les rieurs cette fois étaient de mon côté. Il n’en faut pas davantage pour amener, j’allais dire sur les lèvres, mais il est plus exact de dire entre les oreilles de ces braves gens, ces rictus gigantesques qui se propagent de voisin en voisin, si bien que le dernier ne sait pas le moins du monde de quoi on rit, et n’en rit que plus fort.

Omama est la dernière étape de la plaine et la première de la montagne. C’est là que les deux zones se donnent rendez-vous pour échanger leurs produits. La route est longue, il faut y coucher, et les hatoyas sont encombrées. Je trouve mon koskai bien installé, le dîner prêt et la natte disposée pour passer la nuit. Omama, avec sa grande rue large, son ruisseau central encaissé en vue du débordement, ses chaumières couvertes de pierres, ses lanternes de pierre dressées au milieu du chemin, a déjà une tout autre physionomie