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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/891

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de quoi toujours souffrir, ni de quoi toujours aimer; pendant toute une année, les ressources de sa douleur s’étaient comme épuisées, et l’idée religieuse n’aurait peut-être pas reconquis son empire exclusif sur cette âme profondément atteinte, si la jeune fille avait pu voir ses espérances refleurir à l’ombre d’une affection aussi dévouée et aussi délicate que l’avait été celle de son père. Elle était triste encore, bien triste, mais elle se répétait souvent que la miséricorde divine est infinie, et elle vivait, s’abandonnant à une sorte de regret vague, au fond duquel sommeillait cependant un souvenir de douleur qu’un rien devait suffire à réveiller.

Pierre Lacoste avait commencé à dépouiller la succession de son père. Il se trouva que le docteur laissait environ vingt mille livres de rente à ses héritiers; mais, par un testament daté de l’année précédente, il assurait à sa veuve et à sa fille une situation qui réduisait pour plusieurs années la part du fils à six mille livres. Ce n’était pas le compte du jeune homme; son père l’avait trop bien jugé. Apre au gain, décidé à faire fortune par tous les moyens, il arrivait à Eyda avec l’intention de se lancer dans la vie politique. A Paris, il s’était nourri de journaux, et il comprenait qu’au milieu des paysans, riche, fils d’un père vénéré, en peu de temps il ferait partie du conseil-général. Le passage à la députation serait facile, et voici que tout son espoir était déçu. — Six mille francs! se répétait-il; mais c’est à peine de quoi vivre! — et sa pensée se perdait en d’inquiètes méditations où se mêlaient confusément des rêves d’orgueil, des souvenirs de jouissance, des rancunes contre sa mère et sa sœur, des projets pour trouver de l’argent.

Le docteur Lacoste ne soignait sans rétribution que les malades indigens; aux autres, il demandait peu, mais il demandait quelque chose, et il tenait soigneusement son registre de créances. Un soir, Pierre en vint à songer à ce livre, dont M. Lacoste n’avait pas voulu parler dans son testament. Le médecin avait désiré qu’on ne pressât pas trop vivement ses débiteurs, et en conséquence il avait négligé de compter cette somme dans la succession. Pierre prit la lampe et descendit dans le cabinet du mort.

La pièce était encore telle que le docteur Lacoste avait coutume de la disposer. La pieuse sollicitude de Céline n’avait ni déplacé un meuble, ni écarté un livre. Pierre alla tout droit au secrétaire. La clé était sur la serrure, il ouvrit, et il eut bientôt trouvé le cahier. Il le feuilleta silencieusement, debout, et reconnaissant que la somme était ronde, — il s’agissait de quinze mille francs environ : — Cet argent-là sera rentré dans trois mois, — murmura-t-il entre ses dents. Puis il poussa soigneusement le tiroir du meuble et sortit, comme il était entré, sur la pointe du pied, le cahier d’une main, la lampe