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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/890

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aille peu à peu, et que ses plus lointaines années remontent en quelque sorte vers lui. C’est ainsi qu’il retrouve un peu d’agrément à des plaisirs dès longtemps abandonnés.

L’abbé Cheminat n’avait jamais été reçu dans la maison; aussi les parties de piquet furent d’abord silencieuses. La familiarité du jeu conduit vite aux conversations, si bien que le médecin dit un soir, — il avait en main quinte et quatorze et gagnait : — Vous serait-il égal, monsieur l’abbé, de dire la prière ici, le soir, avant votre départ ?

L’abbé en perdit la suite du jeu. — Pourquoi cela, docteur? demanda-t-il.

— C’est bien simple : ces dames vont chaque soir, à six heures, après le dîner, prier à l’église. L’automne s’avance, une fluxion de poitrine est si vite prise.

Le prêtre regardait la jeune fille. Il lut tant de joie dans ses yeux qu’il accepta aussitôt, et à partir de cette époque, tous les soirs, vers neuf heures, les domestiques entraient. On s’agenouillait, et l’abbé Cheminat disait les prières du soir. Céline et sa mère répondaient les priez pour nous des litanies, et l’impression de ces voix pieuses, dans cette salle à demi éclairée, durant les mélancoliques soirées d’automne, pénétrait. M. Lacoste lui-même. Il demeurait assis dans son fauteuil à cause de ses jambes, mais bientôt il fit le signe de la croix. Alors Céline fut heureuse; avec quelle ferveur elle poussait au ciel ses oraisons pour que son père achevât de se convertir !

Or, un matin du mois de novembre, le docteur Lacoste lisait silencieusement au coin du feu. Céline mettait le couvert pour le déjeuner. La neige était prématurément tombée cette année. Le lac, qu’on apercevait par la fenêtre, semblait tout noir au milieu de la blancheur extraordinaire de la plaine. Tout à coup le livre du docteur tombe à terre. Céline se retourne. M. Lacoste ne remuait plus; l’enfant épouvantée courut à lui, il était mort.


III.

Pierre Lacoste arriva de Paris assez vite pour épargner aux deux pauvres femmes la douleur des derniers devoirs. La cérémonie funèbre fut très touchante. Tous les pauvres paysans que M. Lacoste avait si souvent consolés tinrent à honneur d’y assister. Céline était au lit avec la fièvre.

Elle fut malade longtemps, puis la jeunesse la sauva, et, bien qu’une légère toux sèche lui fût demeurée, elle put, sans trop de malaise, reprendre son ancienne vie. On n’a en soi, dit un sage, ni