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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/883

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Ses manières et son régime allaient changer; ignorantes, les deux femmes s’en inquiéteraient davantage. L’incertitude de leur crainte entretiendrait leur espérance : elles souffriraient plus. S’il parlait, elles seraient bouleversées dès l’abord; mais ne s’accoutumeraient-elles pas à l’idée de le perdre durant les longs mois de sa maladie? Il y a aussi un invincible désir qui pousse l’homme à raconter ses douleurs; extraordinaires déjà par eux-mêmes, l’isolement et le silence deviennent horribles, s’ils sont compliqués de désespoir. M. Lacoste voulut en finir; il parla, il avoua d’un coup toute l’histoire de sa maladie, et ses craintes, et le motif de son voyage à Paris, et l’arrêt du docteur Durin. Il parlait d’une voix presque calme, sa résolution et son aveu l’avaient soudain apaisé. Il lui semblait qu’il donnait une consultation pour un autre; le métier l’emportait sur la douleur.

Il fut effrayé des effets de sa parole : Mme Lacoste pleurait, la tête dans les mains; Céline avait laissé tomber à terre sa broderie, elle n’avait pas bougé durant tout le récit de son père, elle le regardait, et de grosses larmes coulaient abondamment le long de sa figure. Il lui tendit les bras, elle s’y jeta, et l’explosion de son chagrin fut si violente que tout ce corps frêle de jeune fille était agité par les sanglots. Il crut qu’elle mourrait, et il lui ordonna presque sévèrement d’aller reposer.

Lorsque la jeune fille eut dit ses prières du soir et se fut couchée, elle ne put dormir. Elle se représenta la mort prochaine de son père avec une précision incroyable; elle pleura, elle gémit comme auparavant, et elle goûta une sorte de plaisir à écouter le bruit de sa douleur. Enfin le trouble la jeta hors de son lit; elle courut à la croisée, qu’elle ouvrit. Sa chambre était en vue de l’église et du lac à la fois. La lune pleine, mais à peine levée, donnait à cet horizon nocturne un aspect mystique et désolé. Des parfums de printemps venaient de la plaine, et se mêlaient aux senteurs de bois, de ravines, que les vents entraînaient du fond des gorges des montagnes; mais Céline n’y prit pas garde. Elle regardait sur la blancheur de la route se détacher fortement les croix du petit cimetière, éclairées en arrière par la lune. Les tombes du village étaient dans l’enclos même de l’église, sur le bord du chemin, mais l’édifice les cachait durant la journée. Céline fut épouvantée. Cette image funèbre et religieuse éveilla en elle des craintes singulières. Elle pensa que bientôt son père dormirait là. La croix lui rappela le Christ, et, l’incurable souci de se rassurer contre l’éternelle séparation la transportant, elle sourit douloureusement au paradis qu’elle apercevait dans son rêve, lorsque tout à coup ces images évoquèrent en elle le souvenir de l’irréligion de son père. Il ne communiait jamais, il ne mettait jamais les pieds à l’église. Céline n’avait pas