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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/86

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et les cruautés qui ont accompagné la mort d’Atahualpa et celle de Montézuma, éternel opprobre au nom de Pizarre et à celui de Cortez n’ont été égalées par aucune autre race de colonisateurs. Toutefois ce ne sont là en quelque sorte que des actes de sauvagerie individuelle qu’on peut opposer à ceux des Indiens eux-mêmes. Il faut chercher ailleurs la cause de la disparition graduelle des Peaux-Rouges, et cette cause ne peut être que cette lutte pour l’existence qui, dans le même milieu, fait fatalement disparaître l’espèce la plus faible devant l’espèce la mieux douée, l’espèce qui ne travaille pas devant celle qui travaille, l’espèce enfin qui a besoin d’une trop grande étendue de territoire pour vivre devant celle à qui suffit une étendue réduite au minimum.

Ce n’est pas, on le devine, sans un combat quotidien que s’établit cette prédominance de la race blanche sur la race cuivrée dans des régions que celle-ci regarde, non sans une apparence de raison, comme son domaine propre, et qu’elle ne veut pas abandonner aux envahisseurs. Ce que le pionnier, le colon, ont de luttes à soutenir dans les lointains territoires contre la race indigène qui leur dispute pas à pas le terrain, sentant qu’à la fin elle sera inexorablement vaincue, tout cela a été dit maintes fois par l’histoire, le roman, la poésie, tout cela pourrait être redit encore, car la lutte dure toujours et ne sera finie qu’avec le dernier Indien. Tocqueville, dans son admirable livre de la Démocratie en Amérique, parle du pionnier isolé dans son log-house, cabane de troncs d’arbres liés par des mottes de terre, portant avec lui son rifle, fusil à longue portée, sa Bible, et venu avec une charrette où il a chargé quelques vivres, quelques outils, une hache, une pioche, sa femme, ses enfans. A mesure que la foule des émigrans approche, le pionnier, sentinelle avancée, fait une étape en avant, et s’enfonce encore plus dans le désert. Ce portrait n’est pas de fantaisie; nous avons rencontré dans toutes nos courses sur le continent américain cet éclaireur de la colonisation, mineur dans les plus lointaines stations du Colorado, maître de poste dans les relais si espacés de la diligence transcontinentale, alors que le chemin de fer du Pacifique ne traversait pas encore d’un bout à l’autre l’immense empire des États-Unis, défricheur, forestier, planteur, dans nombre de lieux perdus de la Californie, de l’Utah, de la Nevada, du Dakota, du Nebraska, du Wyoming. Il en était de même dans l’ Arizona, le Montana, l’Orégon, l’Idaho, le territoire de Washington, le Texas, le Nouveau-Mexique, le Kansas. Et ne croyez pas que la vie fût facile et que l’Indien fût loin ! Chaque jour, il fallait se défendre contre les attaques du Peau-Rouge, qui se venge sur un blanc quelconque des injustices que les blancs peuvent avoir commises