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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/85

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maines, et font diminuer la population cuivrée à mesure que le sol qu’elle occupe se rétrécit et que les ressources en décroissent.

Malheureusement pour le sauvage, il s’agit, dans sa rencontre avec le blanc, de l’éternel combat de la vie, de cette lutte pour l’existence qu’a si bien définie Darwin. Ignorant des lois économiques, l’Indien accuse les blancs d’un phénomène social dont la nature seule est la cause. Voici 300,000 hommes qui ont besoin pour vivre d’un espace presque aussi grand que l’Europe centrale, parce que, tribus errantes, n’ayant pas même franchi la première étape de l’humanité, celle de peuple chasseur, émigrant du nord au sud suivant la saison, ils ne font sur cette vaste étendue qu’une chose, chasser le bison, l’animal primitif des prairies. Sur cet espace, 100 millions d’hommes pourraient vivre, à la condition de le féconder de leurs sueurs, de le défricher, de le planter. Ces 100 millions d’hommes viendront peu à peu, par essaims de plus en plus serrés, et ils auront à la fin raison des 300,000 sauvages; ainsi le veut la force inéluctable des choses, ou mieux la loi du progrès et de la civilisation, qui est la seule loi de l’histoire. A cela, les philanthropes, qui voudraient défendre les droits de l’Indien au nom de la fraternité humaine, ne peuvent rien. Depuis les premiers temps de la colonisation américaine, le même phénomène se poursuit, et les Peaux-Rouges disparaîtront jusqu’au dernier, parce qu’ils n’ont pas voulu se plier au travail, parce qu’ils n’ont pas su utiliser, autrement que par la chasse, le vaste domaine que la nature avait mis en leurs mains. Ce n’est pas le cas de dire qu’ils succombent sous le nombre, car dans le principe les Peaux-Rouges étaient plus nombreux que les visages pâles, les Indiens eux-mêmes le reconnaissent dans tous leurs discours. « Autrefois mon peuple avait d’immenses étendues de terres, disait la Nuée-Rouge, aujourd’hui on ne m’a plus laissé qu’une île. » A la conférence de Laramie, Dent-d’Ours, usant d’une figure analogue, s’écriait : « Le Grand-Esprit a mis l’homme rouge au centre et le blanc tout autour. »

Ce n’est que par l’effet d’une loi générale de la nature que les sauvages des prairies s’éteignent devant l’envahissement de l’homme civilisé. Celui-ci n’y apporte le plus souvent aucun esprit de domination, d’asservissement, de cruauté. Je ne veux innocenter personne; je sais que la colonisation n’a pas toujours été faite d’une manière pacifique par l’ Anglo-Américain : le Français, l’Espagnol, surtout aux premiers temps de leurs conquêtes, n’ont pas été plus doux que lui. On peut lire ce que Charlevoix et d’autres anciens auteurs ont écrit de notre colonisation autour des grands lacs et le long du Saint-Laurent et du Mississipi. Quant aux Espagnols, leurs historiens nous ont raconté ce qu’ils ont fait au Mexique et au Pérou,