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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/83

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si volontiers à ses guerriers, ou mieux de ces versets si communs dans la Bible et dans tous les livres en langues sémitiques. Comme dans ces langues, les images sont fréquentes, et parfois l’orateur atteint à des effets d’une singulière éloquence. On se plaît à citer, en Amérique, quelques-uns des plus célèbres discours prononcés par les Indiens, et l’on peut les retrouver tous dans les archives du bureau des affaires indiennes à Washington. Il en est qui sont de vrais modèles, tel le discours du fameux Logan, le chef des Mingos, prononcé devant un envoyé de lord Dunmore, gouverneur de Virginie en 1754, ou celui du vieux Faucon-Noir, — Black-Hawk, comme l’appellent les Américains, — quand le major Garland lui demanda de reconnaître Keokuck pour chef de sa tribu, les Sacs et les Renards. On cite encore l’allocution adressée au président Buchanan lui-même, à la Maison-Blanche, par un des chefs paunies, qu’accompagnait une députation d’autres chefs, ponkas et pottowatomies.

Le discours prononcé par la Nuée-Rouge à Washington, devant le secrétaire ou ministre de l’intérieur et le commissaire des affaires indiennes, mériterait d’être rapporté en entier. La harangue du même orateur à Cooper-Institute n’en fut qu’une paraphrase bien affaiblie. Voici du reste quelques passages du premier discours : « Je suis venu du pays où le soleil se couche. Vous, vous avez été élevés sur des chaises; pour moi, je veux m’asseoir ici comme dans le pays du soleil couchant. » En disant cela, l’orateur s’assied sur le parquet à la mode indienne, et poursuit en ces termes : « Le Grand-Esprit m’a fait nu et m’a élevé nu... Ce que j’ai à vous dire, à vous et à ces hommes, et à mon grand-père, le voici : Regardez-moi, j’étais né où le soleil se lève, et maintenant je viens du pays où il se couche [1]. Quel est le peuple qui le premier a fait entendre sa voix sur ce continent? C’est le peuple rouge, qui fait usage de l’arc... Notre nation fond et disparaît comme la neige sur le penchant des montagnes quand le soleil est chaud, tandis que votre peuple est nombreux comme les brins d’herbe de la prairie à l’approche de l’été... Regardez bien, quand je m’en irai, si je suis taché de sang; vous, vous avez arrosé de sang le gazon des grandes plaines sur la ligne du fort Fetterman [2]... Vous faites passer des chemins de fer à travers mon pays, et pour la surface qu’ils occupent je n’ai pas seulement reçu la valeur d’un anneau de cuivre... Vous fabriquez toute sorte de munitions; pourquoi ne m’en donnez-vous pas? Avez-vous peur que je vous fasse la guerre? Vous êtes nombreux et puissans, nous ne sommes plus qu’une poignée

  1. La Nuée-Rouge veut dire que sa tribu occupait jadis la rive gauche du Missouri, et que les blancs l’ont refoulée à l’extrême ouest, au pied des Montagnes-Rocheuses.
  2. Un fort sur la Rivière-Plate, au-delà du fort Laramie.