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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/80

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Rouge, le chef suprême des Ogalalas, Red-Cloud, comme l’appellent les Américains, est en effet le plus connu des modernes sachems dans toute l’Amérique du Nord. Quand nous nous rendions au fort Laramie en 1867, il n’était question que de lui et de ses hauts faits dans toute l’étendue des grandes plaines, et les pionniers du Colorado, qui colonisaient ce naissant territoire, nous racontaient avec terreur ses récentes dévastations. Red-Cloud avait répondu hautainement aux messages que lui avaient adressés les commissaires fédéraux; il n’avait pas daigné se déranger pour venir voir « ses pères blancs » et signer la paix avec eux. « Il faisait froid, il ne voulait pas se mettre en route et préférait chasser le bison. A quoi bon aller rendre visite aux visages pâles, qui l’avaient toujours trompé et avaient bâti des forts sur ses terres? » Depuis, la Nuée-Rouge était revenu à des idées plus conciliantes et avait consenti à faire le long voyage de Washington pour aller conférer avec le général Grant. C’était une visite qui avait dû plaire au président des Etats-Unis. Le grand-chef avait plus de 10,000 individus dans ses campemens, et pouvait mettre 3,000 hommes en ligne de bataille; il avait assisté à quatre-vingt-sept combats et reçu nombre de blessures. Les Paunies, les Serpens, les Pieds-Noirs, les Yutes, les Corbeaux, les Omahas, les blancs, en maintes rencontres, avaient tour à tour été témoins de sa valeur. D’une stature imposante, haut de plus de six pieds, calme, fier, son masque impassible, impénétrable, n’avait trouvé d’égal que celui du président des États-Unis, dont aucun trait ne s’anime, aucun muscle ne vibre, et le général Grant avait sans doute serré la main avec une sorte de plaisir maçonnique au chef suprême des Ogalalas.

Le lieutenant Chien-Rouge parla après son grand-chef; c’est le premier orateur de sa tribu. Il eut de ces tirades pleines d’humour comme les aiment les Américains, et son discours n’eut qu’un défaut, celui d’être prononcé trop vite. Tandis que la Nuée-Rouge a des traits austères et sérieux, le Chien-Rouge est d’aspect plaisant, rieur, plein de verve et de santé, une sorte de chanoine bon vivant près la gent cuivrée. « Les hommes rouges assemblés en conseil sont sages, dit-il, mais les blancs sont mauvais. Voyez mes jeunes hommes et mes guerriers; ils sont tous pauvres parce qu’ils sont honnêtes. J’étais maigre et fluet jadis, je suis gros et gras maintenant par suite de tous les mensonges que vous m’avez fait avaler. » Et il continue sur ce ton aux applaudissemens des blancs. Il termine en disant à l’assemblée qu’elle parait composée d’hommes de sens, favorables aux Indiens, et qu’il serait à propos qu’elle usât de son influence pour leur faire rendre la justice qui leur est due et qu’ils attendent depuis si longtemps.