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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/799

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et de la Sorbonne presque aussi assidûment suivis que les cours techniques des professeurs à l’École des Beaux-Arts, — tout avait contribué à donner à Baltard une instruction assez solide et assez étendue pour que, soit comme artiste, soit comme homme, il ne se trouvât un jour pris au dépourvu devant aucune tâche ni en flagrant délit d’ignorance sur quelque point ou dans quelque milieu que ce fût.

L’avenir semblait donc n’avoir pour Baltard que des promesses favorables, surtout depuis qu’il avait obtenu le prix de Rome à la suite du concours de 1833 [1]; mais dans le présent l’extrême exiguïté des ressources matérielles ne laissait pas de le soumettre à des épreuves d’autant plus dures qu’elles ne pesaient pas sur lui seul. A l’époque où il arrivait à Rome comme pensionnaire de l’Académie de France, Baltard était déjà marié. Il avait épousé la sœur d’un de ses camarades d’école, M. Lequeux, destiné, lui aussi, à prendre rang parmi les architectes les plus distingués de notre temps, et bientôt la naissance d’un enfant, d’une fille, qui devait être jusqu’au dernier jour l’orgueil et la joie de sa vie, était venue lui imposer avec de nouveaux devoirs de nouvelles difficultés.

La somme allouée, aux termes des règlemens, à chaque pensionnaire suffît à peine pour les dépenses qu’exigent ses travaux et les nécessités de sa vie. Qu’est-ce donc lorsque, au lieu d’habiter la villa Médicis, de n’avoir à songer qu’à soi et aux moyens d’équilibrer un budget tout personnel, il faut avec cette faible somme pourvoir aux frais d’une installation au dehors et aux besoins d’une famille ! Baltard, il y a quarante ans, se trouvait en face de ce redoutable problème, et de moins braves que lui s’en fussent à bon droit effrayés; mais quoi? à défaut d’autres biens, il avait la jeunesse, l’espérance, une inaltérable sérénité d’esprit, il avait surtout, pour l’aider à supporter la gêne présente, la tendre complicité de celle qui devait, ensuite et toujours, rester si étroitement unie à sa bonne comme à sa mauvaise fortune et, jusqu’à l’heure de la séparation suprême, marcher avec lui dans la vie sans que sa main eût un seul instant quitté la sienne. Dès lors qu’importaient quelques privations, quelques périls même, à qui se sentait si bien en mesure de les affronter? Pendant les premiers temps de son séjour à Rome, le pauvre ménage, il est vrai, ne possédait en guise d’argenterie que des couverts de fer, et il fallut plus tard l’affectueuse intervention de M. et de Mme Ingres pour réformer à cet égard ses habitudes [2].

  1. Le programme de ce concours était un projet d’École militaire. Outre le premier grand prix remporté par Baltard, deux seconds grands prix furent décernés, dont l’un au futur architecte du nouveau Louvre, M. Lefuel.
  2. Baltard conserva religieusement jusqu’à la fin de sa vie les couverts d’argent qu’Ingres, alors directeur de l’Académie de France, lui avait apportés un jour en lui intimant, d’un ton qui ne permettait pas de réplique, l’ordre de les accepter « comme il les aurait reçus de la main de son père et comme l’obéissance d’ailleurs le lui prescrivait. » Le bienfait méritait d’être d’autant mieux apprécié qu’il se déguisait avec moins d’adresse sous les apparences d’un acte d’autorité. Baltard en fut touché jusqu’au fond du cœur, et, bien peu de temps avant sa mort, c’était encore avec des larmes de reconnaissance dans les yeux qu’il répétait à celui qui écrit ces lignes les paroles naïvement impérieuses par lesquelles Ingres avait entendu vaincre les scrupules de son subordonné et lui interdire d’avance toute objection.