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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/774

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la désorganisation, comme on l’a vu dans les lois votées à Berlin en mai 1872, aussi bien que dans la législation des cultes élaborée à Berne et dans le projet de révision fédérale. Dès que l’état se met à faire directement des lois ecclésiastiques, il sort de son rôle et de sa compétence, il cesse d’être laïque en exagérant ses droits, c’est-à-dire qu’il ment à son idée fondamentale et qu’il se suicide à force de vouloir se défendre.

L’état laïque, voilà la solution de la crise. Nous avions essayé naguère de montrer combien elle était nécessaire aux pays monarchiques; on a vu aujourd’hui qu’elle ne l’était pas moins pour une république. L’état laïque n’est pas la démocratie du contrat social écrasant l’individu et régentant sa conscience; c’est l’état entièrement neutre et désintéressé entre les diverses confessions, soldat armé du droit, commençant par le respecter et le garantir dans sa forme la plus élevée, qui est la conscience religieuse. Il est redresseur de torts et non d’erreurs. Il importe tout autant de soustraire la conscience et la pensée humaine aux décisions orageuses de la démocratie que de les mettre hors de l’atteinte de la tyrannie des césars. Le grand-conseil de Berne faisant un mandement de jeûne contre le catholicisme, quitte à l’appuyer par ses milices, enlève aussi bien le caractère laïque à l’état que le souverain qui dans une lettre mémorable déclare se mettre en guerre avec l’église ultramontaine. Les félicitations bruyantes des meetings de Londres et de Berlin en faveur de la politique de compression ne couvriront pas la voix de la conscience, qui proteste contre cet enivrement fatal; elles ne séduiront pas davantage le libéralisme sincère, qui s’honore en couvrant du bouclier sacré du droit jusqu’à ceux qui l’ont méconnu aux jours de leur triomphe et sont condamnés à lui rendre un tardif hommage aux jours de leur défaite. Cette amère expérience sera féconde, car, en se combinant avec la chute définitive de la royauté terrestre de la papauté, elle amènera des temps nouveaux qui seront marqués par la disparition de tous les pouvoirs temporels dans l’ordre religieux. Nous sommes arrivés à la dernière étape du régime bâtard des concordats. Disons-nous sans illusion qu’elle sera longue et difficile; efforçons-nous de l’abréger et surtout de la fournir en libéraux conséquens avec eux-mêmes, si nous ne voulons pas qu’une dernière guerre religieuse fasse sortir l’affranchissement des deux sociétés de l’excès même des maux enfantés par leurs conflits et de l’horreur d’une lutte suprême.


E. DE PRESSENSE.