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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/77

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qu’ils ne comprennent point, de ce qu’ils n’ont jamais vu. A bord de la Magicienne, ils n’ont pas osé tirer eux-mêmes le canon, ni le chassepot, qu’on avait fait au préalable manœuvrer en leur présence. Les inventions des blancs répugnent à leurs habitudes; eux aussi ont leur routine. Quand ils sont loin du logis, dans les centres civilisés, une espèce de nostalgie les prend, ce spleen de l’homme du désert qui veut à tout prix retourner dans sa solitude. La Nuée-Rouge faillit ne pas venir à New-York; il voulait repartir tout de suite pour les grandes plaines en quittant Washington. « Ce sont partout les mêmes maisons, les mêmes faces, disait-il, cela commence à m’ennuyer. Si j’ai besoin d’acheter quelque chose, il y a assez de magasins le long de la route. » Ce qui le séduisit, ce fut l’idée de venir faire un grand speech à New-York. Il s’était grisé des succès obtenus à Washington, et voulait remporter une seconde victoire.

La nouvelle conférence que l’on allait tenir n’avait pas été du goût de la Queue-Bariolée; il ne se sentait pas porté à disputer la palme à son rival, et toujours il était resté silencieux. Il venait de partir pour le cantonnement que le gouvernement fédéral lui avait indiqué vers le haut Missouri, et allait y conduire sa bande. Il avait signé à Washington le traité qu’on lui avait présenté, tandis que la Nuée-Rouge avait refusé d’y apposer sa griffe en disant que ce n’était qu’un tissu de mensonges. Les sachems ont souvent recours à cette échappatoire quand est venu le moment décisif de signer. La Nuée-Rouge était du reste furieux contre le général Grant et ne cessait de déblatérer contre lui, parce que le président lui avait refusé les dix-sept chevaux qu’il avait demandés pour lui et son état-major, afin de rentrer à cheval dans les prairies, comme il convient à des guerriers.

Ce fut le 16 juin que tous les Ogalalas et les femmes qui les avaient accompagnés ouvrirent devant les blancs leur solennelle conférence dans la vaste salle de Cooper-Institute. Dans la langue des Indiens, on appelle cela un pow-wow, mot que les Américains traduisent par big talk, « un gros parler. » La salle était comble; la réunion comptait plus de 3,000 auditeurs, attentifs, recueillis, sympathiques. On me permit, en ma qualité d’étranger, de m’asseoir sur l’estrade à côté des Indiens, des interprètes, du général Smith et des principaux invités et reporters de journaux. C’était pour tous un véritable régal des yeux et de l’esprit, et l’on aurait vainement cherché ailleurs, pour une démonstration publique de ce genre, une salle aussi belle, aussi grande, aussi bien disposée. Rien n’y laissait à désirer, ni l’éclairage, ni l’acoustique, ni la ventilation. Les Indiens avaient rois pour ce jour-là leurs plus beaux orne-