Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/741

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


en deux chemins, dont l’un mène au château de Savigny, qui est proche, et l’autre conduit au carrefour des Trois-Chênes. C’est là aussi que lord Astley doit se séparer de ses compagnons de route, À peine a-t-il pris congé d’eux, que Berthe saisit le bras de son mari et lui révèle la folle détermination de Mme de Chelles. « Qu’elle parte donc, s’écrie-t-il, et nous rende le repos ! » Mais Berthe lui fait honte de ces paroles, le supplie de tenter un suprême effort pour empêcher la malheureuse de tomber dans l’abîme. Le jeune homme cède enfin aux instances de sa femme, promet d’agir sur l’heure, et Mme de Savigny regagne seule le château, dont elle aperçoit déjà les lumières. Cependant, une fois seul, il hésite encore, — qui sait si cette fuite n’est point une comédie ? — lorsqu’il aperçoit dans l’ombre Mme de Chelles elle-même, s’avançant ainsi qu’un blanc fantôme et se rendant au rendez-vous où lord Astley l’attend. Il va droit à elle, et, croisant les bras : « Où allez-vous ? lui dit-il. — Je vais me perdre, répond-elle ; laissez-moi passer. » Alors il la conjure avec une insistance croissante, et peu à peu, se laissant aller à l’ivresse qui le gagne, il lui ordonne avec une violence et une autorité que la passion peut seule expliquer de ne pas faire un pas de plus. « Enfin, vous m’aimez donc ! » s’écrie Blanche ; elle pousse un cri et tombe pâmée dans ses bras. Au milieu de ces transports, on entend un bruit, tous deux écoutent avec anxiété. « C’est ma femme, fuyez, » murmure le jeune homme. C’est en effet Mme de Savigny, qui, au cri poussé par Blanche, est revenue sur ses pas et a tout vu, tout entendu. Elle est pâle, brisée de douleur, mais pas un reproche ne s’échappe de ses lèvres ; elle n’a pas un geste d’indignation. Il n’est pas possible de mettre dans une scène presque muette plus de cœur, de dignité, de désespoir contenu. Voilà le vrai rôle, c’est celui-là qui devrait être le pivot de la pièce, l’âme du drame ; en l’écrivant, M. Octave Feuillet a retrouvé tous les trésors de son talent : n’est-ce pas justice que Mlle Sarah Bernhardt y soit très bonne d’un bout à l’autre et vraiment admirable en deux endroits ?

Le dernier acte, qui est superbe, se passe chez Mme de Savigny, et est contenu presque tout entier dans une scène dramatique écrite avec une vigueur et une netteté qui sentent le maître. Mme de Chelles, qui depuis quelques jours déjà est la maîtresse de M. de Savigny, apprend par lui que les fameuses lettres ont disparu et sont probablement entre les mains de Berthe ; elle veut à tout prix savoir la vérité et interroge Mme de Savigny, lui reproche sa froideur, lui en demande la cause, doucement d’abord, puis avec une insistance dont Berthe ne peut plus bientôt supporter la cruauté. — « Ce sont tes lettres que tu veux ? s’écrie la pauvre femme en éclatant tout à coup, tu ne les auras pas ; elles sont là, et si tu ne t’éloignes immédiatement, je les livre à l’amiral. » — Tel est en deux mots le sens de cette scène superbement développée. Mlle Croisette y est d’une vigueur et d’une sauvagerie assurément fort remar-