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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/699

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peu ou point de reconnaissance pour les bienfaits qui leur étaient départis. » Les rigueurs de la discipline ne les décourageaient pas. Ils venaient en foule s’offrir à monter les vaisseaux du roi, parce que là du moins ils étaient certains « d’avoir à boire et à manger, » — certitude assez rare en France à cette époque. Leur humeur inconstante les portait-elle à promettre leurs services à deux capitaines, il n’en fallait pas davantage pour qu’ils fussent pendus sans pitié. On les pendait encore, s’ils recevaient ou s’ils écrivaient des lettres à l’insu de leurs chefs; on se contentait a de les châtier sévèrement à coups de bouts de corde » quand il ne s’agissait que « de leur faire perdre la mauvaise coutume de crier, » — « coutume » déjà reprochée aux matelots français.


IV.

Le premier besoin qu’on éprouve quand on se transporte par la pensée au milieu de ces flottes qui ont rougi de tant de sang l’Atlantique et la Manche, c’est de les faire revivre dans leur réalité et telles qu’elles étaient au jour du combat. Alors seulement les mouvemens ordonnés trouvent leur explication, la bataille se dessine, la tactique mise en œuvre se dégage. Les Anglais et les Hollandais nous offriront les premiers l’appareil d’armées navales régulièrement constituées et se heurtant, sur de vastes étendues, dans des chocs opiniâtres. Nous aurons enfin sous les yeux des escadres. La marine moderne est fondée. Les mâtures toutefois sont encore mal assujetties, la voilure est très imparfaitement balancée; l’exécution de certains mouvemens giratoires est loin d’avoir le degré de sûreté que maints progrès de détail lui feront plus tard acquérir. De là une part plus grande à faire aux moindres variations du vent, à l’influence alternative des marées; mais ce qui modifie le plus les conditions essentielles du commandement, c’est l’extrême difficulté que le chef éprouve à transmettre ses ordres. La langue des signaux n’est encore qu’un bégaiement imparfait; les vaisseaux, suppléant à la taille par le nombre, sont répandus sur un immense espace. Dans ces parages sillonnés par les courans les plus capricieux, il est impossible de songer à ranger une flotte sur de longues lignes continues. Il faut former ses bâtimens en groupes, en paquets, en divisions. L’amiral a sous ses ordres deux ou trois lieutenans et plusieurs chefs d’escadre. Il leur fait connaître à l’avance ses intentions. Des chefs d’escadre, l’impulsion arrive aux capitaines. Le rôle le plus important peut-être, c’est celui que la tactique navale de cette époque se voit forcée d’attribuer aux vaisseaux qui marchent en tête ou qui occupent la queue de chaque colonne. Ce sont ces chefs de file et ces serre-files qui, selon que l’armée navigue