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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/695

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jugeait alors avantageux de tirer « par volées [1]. » Ce n’était pas uniquement pendant le combat que le maître-canonnier avait l’œil sur ses coulevrines. Dans les gros temps, il devait constamment prendre garde que ces énormes masses venant à se détacher ne fissent « courir grande fortune au navire. » La nuit venue, lui et ses compagnons parcouraient les batteries avec des lanternes sourdes : ils s’assuraient que les canons ne jouaient pas dans leurs amarrages, faisaient resserrer au besoin les cordages qui les assujettissaient, plaçaient en arrière des roues des coins « pour les empêcher de branler. » Les pièces, communément chargées à l’avance pour éviter toute surprise, étaient bouchées « avec du liège et du suif par-dessus. » Le maître-canonnier ne s’en faisait pas moins un devoir « de visiter la poudre des canons tous les huit jours, de rafraîchir l’amorce tous les soirs. » Dans sa chambre étaient rangés « en bel ordre et suivant les calibres » les porte-gargousses, sur chacun desquels se trouvait inscrit en grosses lettres le poids de la charge de poudre. La même indication était reproduite au-dessus de chaque sabord. Déjà le canon était devenu « la principale force du navire, celle qui termine le plus tôt les combats, » mais on en tenait encore le maniement pour « fort dangereux et d’un très grand soin.» S’agissait-il de remettre en batterie la pièce qui venait de tirer, il fallait, pour peu que la brise fût fraîche, « la reconduire doucement au sabord. » Le canon qui heurtait trop brusquement la membrure l’ébranlait à ce point qu’on eût dit, — suivant la judicieuse remarque de l’ordonnance de 1634 — « que le vaisseau allait se crever. » Dès cette époque, on le voit, la plupart des précautions que nous observons aujourd’hui étaient prises, et on s’étonne vraiment que nous ayons eu si peu à y ajouter.

S’il est un lieu où la sécurité soit inséparable du bon ordre, c’est à coup sûr cet empire flottant contre lequel tous les élémens de temps à autre se conjurent. La police du navire était confiée au prévôt. Le prévôt était au XVIIe siècle ce qu’est de nos jours le capitaine d’armes. « Il faisait monter l’équipage au quart et tenait les clés des prisons. » Pour chaque délinquant qu’il mettait aux fers, il recevait 5 sous. Il prélevait en outre un tiers de toutes les amendes; les deux autres tiers étaient pour les pauvres.

Le maître-valet, lui, ne régnait qu’au fond de cale, mais il y régnait sans partage. Il donnait reçu à l’écrivain de tout ce qu’il engouffrait dans ce sombre domaine; il lui rendait compte chaque jour de ce qu’il en avait laissé sortir. C’était lui qui distribuait à l’équipage pour la semaine le pain tous les samedis, le fromage et le

  1. Ce fut aussi l’avis de l’amiral Bruat aux combats de Sébastopol et de Kinburn.