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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/660

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se sent pour quelques minutes le contemporain de Turgot, de Franklin et du Voltaire des derniers jours. Temps de sainte lubie qu’on ne peut s’empêcher de respecter tout en en souriant et surtout d’envier, car il eut ce double bonheur d’avoir oublié ce qu’est la nature humaine et de n’avoir pas eu encore la douleur de le réapprendre! Temps de chimère fatale, mais si noble que, même lorsqu’on en est désabusé, on ne veut pas perdre tout espoir en elle! Le peuple répondit avec ardeur à cette invitation de ses sages, et nous le voyons en effet fort curieux de s’instruire à cette fin du siècle, ainsi qu’en témoigne certaine anecdote racontée par Besenval, qu’aucun historien semble n’avoir aperçue et qui en dit cependant fort long sur l’état des esprits au début de la révolution. C’était dans les jours qui précédèrent la prise de la Bastille, et, comme on sentait venir l’orage, Besenval ne cessait d’aller et de venir entre le maréchal de Broglie et Louis XVI. Un soir, il entre chez le roi et lui remet un message que ce dernier reçoit et décachette debout; or à ce moment le valet de pied qui l’avait introduit et qui n’était pas sorti de l’appartement avance la tête par-dessus l’épaule du roi pour tâcher de lire la teneur du message. Le roi vit le geste, dit Besenval, et s’arma des pincettes; puis ses yeux se remplirent de larmes.

Le second objet présente la nature humaine sous un jour diamétralement opposé; c’est une grande tapisserie qui appartient au XVIIIe siècle, mais qui ne s’est inspirée que des côtés cyniques et de la fantaisie philosophico-libertine de cette époque. Cette tapisserie représente une forêt des régions tropicales peuplée de singes, qui s’y abandonnent à tout l’enjouement de leur pétulante nature. Quelques-uns grimpent aux arbres et s’y suspendent dans toute sorte de postures effrontées, d’autres s’agacent de caresses amoureuses, d’autres encore se tiennent assis, prenant le frais au seuil de leur antre, et jacassent ensemble comme de bons voisins par un soir d’été. Au milieu de tous ces jeux se détache un épisode assez obscur, mais fort spirituel, quelle qu’en soit la signification. Un homme d’âge mûr et de physionomie douce et respectable, une sorte de philosophe, ou, comme on disait alors, d’ami de la nature et des hommes, le dos chargé d’une grande cage remplie de singes, monte péniblement une côte en s’aidant d’un long bâton. Il est assez difficile de dire si ce sont les singes qui sont les captifs de l’homme, ou si c’est l’homme qui est le captif des singes. Je penche plus volontiers pour cette dernière opinion; ce sont évidemment les singes qui se font voiturer pour leur plaisir à travers la campagne par le moyen de ce philosophe, attelage d’un pied moins sûr que celui d’une bonne mule, mais de caractère beaucoup plus docile. Cette cage est leur carrosse, on le voit bien à leurs mines joyeuses; des