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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/66

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mandé de longues préparations, beaucoup d’études de détail, beaucoup de réflexions ; on ne lui en laissait pas le loisir, les frères étaient impatiens de jouir de leur cloître. Dès 1647, la plupart des tableaux avaient reçu la dernière couche, et vers le commencement de 1648 les vingt-deux tableaux étaient complètement terminés. Ils excitèrent d’abord un sentiment de surprise encore plus que d’admiration; l’étonnement était respectueux, une œuvre si capitale n’est jamais traitée légèrement par la foule, même quand la foule ne la comprend pas. On louait la grande facilité de l’artiste, la promptitude de l’exécution ; puis, comme les conceptions supérieures finissent toujours, sur un point quelconque, par triompher des préjugés, on convenait que ce style était bien approprié au sujet, que c’était de la peinture comme il en fallait aux chartreux; on admirait cette harmonie locale, cette unité d’impression qui est le premier mérite de ces tableaux. La curiosité et l’estime ne firent que s’accroître d’année en année, sans rien changer cependant au goût du public ni à la direction d’études de nos peintres. Il est peut-être sans exemple qu’une production à la fois si neuve et si supérieure n’ait pas éveillé l’esprit d’imitation; mais Le Sueur n’en vit pas moins croître presque aussitôt sa renommée, et de ce jour l’opinion générale le plaça à un rang éminent, même parmi les peintres en faveur. »

Un peu avant qu’il fût chargé de peindre le cloître des chartreux, une autre bonne fortune inattendue lui était survenue; un riche magistrat, M. Lambert de Thorigny, avait fait récemment construire, à la pointe de l’île Saint-Louis, un hôtel ou plutôt un petit palais qu’il voulait, à l’exemple des Chigi et autres seigneurs romains, faire décorer par force peintures exécutées sur place.

Sa bonne étoile l’avait mis en rapport avec Le Sueur, alors encore à ses débuts, et c’était à lui qu’il avait confié le soin de décorer son hôtel. C’était avant 1645 et la grande entreprise du cloître des chartreux. Le Sueur, qui avait pris avec feu ce travail de l’hôtel Lambert, dut pourtant l’interrompre pour commencer sa Vie de saint Bruno, mais non sans s’y être fait déjà grand honneur. Son cloître terminé, il revint chez M. de Thorigny; mais celui-ci, dans l’intervalle, voyant Charles Lebrun accueilli et vanté par tout le monde depuis son retour de Rome, l’avait prié de mettre aussi la main à la décoration de son hôtel, et la salle principale, la grande galerie qui offrait à la peinture un champ très favorable, était devenue le partage de Lebrun. Heureusement Le Sueur avait l’esprit bien fait; loin d’éviter la lutte, il la cherchait plutôt; il accepta la part qui lui était laissée, et dans ce modeste cadre il ne négligea rien pour la soutenir. Lebrun, de son côté, avait choisi le sujet le plus propre à le faire va-