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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/653

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ce fut une victoire non de soldats, mais d’officiers et de militaires gradés. La statue de Foyatier exprime à merveille ce caractère : le personnage que voici devant nous est à la fois un officier et un soldat; les hommes auxquels il commande, il les remplace au besoin; le levier de son autorité, c’est l’exemple qu’il donne; son moyen d’ordonner de marcher, c’est de marcher lui-même, et c’est ce que nous le voyons en train de faire dans ce mouvement plein d’impétuosité.

C’est à Feurs, ainsi que s’en souviennent les lecteurs de l’Astrée, que la belle Léonide, nymphe de premier rang auprès de la semi-déesse Galatée, vint chercher son oncle, le grand druide Adamas, pour le consulter sur le cas du berger Céladon; mais la réalité res- semble rarement au roman, hélas! Du temps même de la jeunesse de d’Urfé, pendant les guerres de religion et les batailles de la ligue, Feurs avait vu le Lignon et la Loire rouler d’autres corps que ceux d’amoureux évanouis, et nous venons de reconnaître que le cours de l’histoire s’est chargé d’y déposer depuis cette époque des souvenirs qui, même heureux, n’ont rien de commun avec la bucolique, et n’indiquent pas précisément que le règne de la déesse célébrée par d’Urfé, Astrée, mère de la paix, soit près de commencer parmi les hommes.


II. — SAINT-ETIENNE.

Le voyageur curieux d’effets pittoresques devra s’arranger pour ne débarquer à Saint-Etienne que de nuit, s’il veut se ménager le plaisir d’un spectacle qui lui paraîtra nouveau, même après en avoir vu les analogues dans les régions du nord. De tous côtés, les usines à gaz, les fours ouverts, les fourneaux incandescens, éclairent sa marche de leurs reflets puissans, mornes, sans rayonnement. Devant soi, on n’y voit goutte, et là-bas, à vingt pas, tous les objets se détachent sur ce fond rouge enveloppé d’ombre avec la force et le relief des tableaux présentés par la chambre noire. Comme ces feux se succèdent en nombre infini sur un très long parcours et que les établissemens où ils brûlent sont nécessairement tous grands ouverts, on dirait une ville formée d’habitations où l’atmosphère se composerait de flamme en place d’air; c’est tout à fait la capitale du royaume des salamandres, et l’on a envie de croire que les êtres que l’on voit s’agiter dans le lointain sont les laborieux citoyens de cette nation décrite par les démonologues. Ce spectacle est d’un effet violent à outrance, morose à force d’intensité, d’une ardeur presque sinistre; cependant il est loin d’être monotone : si le ton général reste invariablement sévère, les aspects varient beaucoup selon la qualité des nuits, le degré de transparence de l’air, la nature des ombres,