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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/626

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laisser arracher par les obsessions de Livie; mais ce qui reste non moins évident, c’est que dans un de ces momens où la voix de la conscience avertit les plus grands scélérats, le père de Julie, l’aïeul d’Agrippa avait voulu ravoir cet ordre. L’intermédiaire employé par lui à ce dessein fut sans doute l’homme sur le nom duquel Plutarque et Tacite ne sont pas d’accord, et que l’un appelle Flavius, l’autre Fabius. Après avoir accompli sa mission et repris l’arrêt des mains du centurion, cet homme était revenu prendre sa place à la cour, et bientôt, cédant à quelque intempérance de langue, il avait trahi le secret de son maître, ce dont Auguste s’était aperçu par les mouvemens de Tibère et de Livie. Maintenant l’empereur au lit de mort se laissa-t-il extorquer de nouveau cet ordre, et Livie dirigea-t-elle sa main inconsciente, ou le verdict fut-il, de connivence avec Sallustius Crispus, fabriqué et expédié par elle-même au tribun militaire ? Ceci demeure un secret que nous n’essaierons point d’éclaircir.

Quel crime n’a cherché son excuse dans la raison d’état? Il paraîtrait que le salut du monde exigeait cette fois qu’on en finît par un massacre immédiat. Agrippa vivant menaçait le trône de Tibère, et le besoin d’un prétendant se faisait tellement sentir, que tout de suite l’Italie en vit surgir un. Le lion égorgé haletait encore, qu’un jeune loup cherchant aventures se glissa dans sa peau. Les circonstances réclamaient un Agrippa quelconque, — la chose s’est depuis rééditée à tout moment : faux Néron, faux Edouard, faux Démétrius; — mais alors l’exemple était neuf, et, disons aussi, consolant, car il prouve qu’en politique une atrocité ne résout rien. L’esclave qui forma ce plan était un homme. A peine informé de la mort d’Auguste, il s’embarque secrètement et vogue vers Planasia pour enlever son prince; mais la galère impériale portant l’ordre d’exécution émané de Nola file plus vite, le devance, et, lorsqu’il arrive, le glaive du centurion a fait sa besogne. Cet homme, — il se nommait Clément, — avait une certaine ressemblance avec le prince. N’ayant pu le sauver, il le vengera; bien mieux encore, il prendra sa place. Pour commencer, il déterre le mort, facile tâche, la petite garnison s’étant enfuie aussitôt le meurtre consommé. Ensuite il passe en Étrurie, se cache dans un trou de rocher, laisse croître sa barbe et ses cheveux. Cependant les chefs du parti veillent, et la nouvelle se répand. « Agrippa n’est pas mort, les dieux l’ont conservé pour la patrie ! » Il se montre alors sur divers points, paraît et disparaît; les populations de la Gaule et de la Haute-Italie vont au-devant de lui. Ostie l’acclame, à Rome les têtes s’échauffent; sa présence est annoncée, il vient revendiquer l’héritage de son grand-père.

Tibère fut imperturbable, et pourtant la situation avait ses périls: