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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/625

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beau diable, et, quoique pris à l’improviste et sans armes, força le tribun militaire d’appeler à son aide un de ses plus intrépides centurions.

Tibère, au premier abord, déclina toute espèce de responsabilité. Au centurion qui vint en personne lui faire son rapport, il répondit froidement : « Je n’ai rien ordonné, et l’auteur de cet acte criminel aura à s’en expliquer devant le sénat. » Il voulait décréter l’enquête, et l’affaire ne changea de cours que sur l’entremise pressante de Livie et de Crispus Salluste, neveu de l’historien. Initié aux moindres secrets d’intérieur [1], homme d’état sans emploi distinct, ce Crispus. soutenait avoir remis au tribun militaire un ordre de cabinet signé de la propre main de l’empereur défunt. Sitôt en apprenant la résolution de Tibère, il courut chez Livie pour la mettre en garde contre les inconvéniens qu’il y aurait à livrer ainsi à la publicité les mystères de famille, les délibérations du conseil privé, les bons offices rendus par la force armée, disant que de pareilles démarches ne pouvaient que discréditer l’autorité du chef de l’état, et que la bonne constitution d’un gouvernement monarchique voulait qu’un seul eût à demander des comptes; parler de la sorte à Livie, c’était prêcher la plus ardente des converties. Sur ses représentations, le nouvel empereur jugea sage de ne point pousser plus avant, et se contenta de déclarer au sénat que l’exécution d’Agrippa avait eu lieu par ordre spécial d’Auguste.

De tout cela, que faut-il croire? Question délicate et qui se reproduit à chaque instant, quand on se trouve en présence d’un historien romain. Nulle méthode où la critique se puisse appuyer, jamais de notes ni de commentaires justificatifs : credidere, referunt. Ainsi vous parlent Tacite, Suétone, et si vous prétendez en savoir davantage, si vous leur demandez : Mais qui a cru cela? qui le rapporte? ils vous répondent : Le bruit public; rumor ! Avec un tel système, altérer la vérité ou, ce qui revient au même, ne l’employer qu’à sa convenance, devient une besogne aisée; mais nous qui sommes l’impartiale postérité, nous qui sommes le tribunal que tout ce monde invoquait de son vivant, comment nous y reconnaître, comment saisir, trier les parcelles d’histoire que roulent en leurs flots ces torrens de rhétorique? Entre Tacite, qui dit oui, et Suétone, qui dit non, quel arbitre prononcera? La psychologie; c’est en effet, dans certaines circonstances, le seul guide à consulter. Prenons ce fait de la mort d’Agrippa, n’envisageons que les acteurs du drame, bornons-nous à conjecturer d’après ce que nous savons de leurs caractères. Cet ordre concernant l’exécution de son petit-fils, il est vraisemblable qu’Auguste avait dû se le

  1. Voyez Tacite, III, 30.