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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/624

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de son décès à Nola, il ajoute : « Un soupçon pesa sur Livie à ce propos. Instruite d’un secret voyage à l’île de Planasia, l’idée lui vint que c’était le dessein d’Auguste de se réconcilier avec Agrippa, et il paraîtrait qu’elle saupoudra de poison plusieurs figues d’un arbre dont Auguste aimait à cueillir les fruits de sa propre main. Tous les deux ensuite mangèrent ensemble de ces figues, Livie ne touchant qu’aux fruits sains et présentant à son époux ceux qu’elle avait médicamentés. »

Nous venons d’entendre l’auteur des Annales, puis Dion Cassius, écoutons maintenant Plutarque. « Flavius, ami de l’empereur Auguste, l’entendit un jour se plaindre de l’isolement auquel il était condamné dans sa vieillesse. Ses deux petits-fils, Caïus et Lucius, étaient morts, et le seul qui lui restât désormais, Agrippa Posthumus, vivait proscrit par suite d’une accusation calomnieuse. Ainsi le malheureux empereur en était réduit à prendre pour successeur un fils adoptif, alors qu’il déplorait l’absence de son petit-fils légitime et ne pensait qu’à le rappeler près de lui. Flavius confia cet entretien à sa femme, laquelle en fit part à Livie, sur quoi l’empereur essuya d’amers reproches. Un matin que Flavius, à son ordinaire, se présentait devant son maître pour lui souhaiter le bonjour : — Quant à toi, Flavius, répondit Auguste, je te souhaite un bon entendement. — Flavius comprit. Rentré à la maison, il dit à sa femme : — L’empereur sait que je t’ai livré son secret, je n’ai plus qu’à m’ôter la vie. — Tu n’as que ce que tu mérites, répliqua sa femme. Depuis le temps que nous sommes mariés, n’était-ce pas à toi de connaître mon penchant au bavardage et de t’en garer? En attendant, laisse-moi mourir la première. — Et, s’emparant du poignard, elle se frappa aux yeux de son époux. » L’écrivain le plus rapproché des événemens qui nous occupent, Pline le naturaliste, venu au monde neuf ans après la mort d’Auguste, mentionne également le désir de l’empereur de rappeler Agrippa, sa défiance à l’égard de Fabius, qu’il soupçonnait de l’avoir trahi, enfin « les pensées et les plans » de Livie et de Tibère, objet de ses derniers soucis. Que cet empereur, dont l’énergie allait s’affaiblissant, se soit déchargé de ses regrets, de ses remords, dans le sein d’un ami, qu’il en ait voulu à cet ami d’avoir livré d’intimes confidences, il n’y a rien dans cela que la critique la plus sévère ne puisse admettre, et l’on n’en peut conclure qu’une chose, à savoir que la mort tragique d’Agrippa fut l’œuvre de Livie et point celle d’Auguste. Ordre avait été donné d’avance pour que Posthumus Agrippa eût la tête tranchée à l’instant même où la nouvelle de la mort de l’empereur arriverait à Planasia. Cet ordre fut exécuté, mais non sans peine, car le prince, doué d’une vigueur athlétique, se défendit comme un