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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/622

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opérations soient toujours bien soumises aux lois de l’espace et du temps?

Ce double accident coïncide avec l’époque où Tibère revint de Rhodes, et, dit l’historien Dion Cassius, « il n’en fallait pas davantage pour que chacun y crût surprendre la main de Livie. » Restait Agrippa, un prince de seize ans, incontinent de mœurs et de langage, garçon vigoureux et dépravé, d’une force herculéenne et d’un médiocre intellect, brutal dans ses appétits et ses colères, ne ménageant ni l’impératrice, qu’il invectivait à tout propos, ni césar, dont l’économie contrecarrait ses prodigalités, et qu’il accusait de détenir son héritage paternel. D’ailleurs pour la fainéantise un lazzarone, la pêche était son plaisir favori et Neptune le nom qu’il aimait à s’appliquer. Point de crime à lui reprocher, mais son attitude offensait la dignité de la maison. On mit à son compte un projet d’entreprise contre Auguste, ou plutôt contre Livie et Tibère. Il s’agissait d’arracher Julie, sa mère, à la terre d’exil et de prendre le commandement des cohortes insurgées. Au nombre des personnages compromis dans cette sotte aventure, qu’on dirait montée par des agens provocateurs, nous trouvons le poète de l’Art d’aimer, si goûté jadis par la belle Julie, et qui rendait en dévoûment à son infortunée patronne les bienfaits qu’il avait reçus d’elle. Banni de Rome sans jugement et trop heureux de conserver sa tête sur ses épaules, Ovide n’eut qu’à s’enfuir vers les rivages de la Mer-Noire pour y rêver, sous un ciel inclément, au triste sort que les petits encourent à vouloir se mêler aux grands dans leurs intrigues de famille. Quant à ce fou d’Agrippa et à sa sœur Julie, un décret du sénat les atteignit l’un et l’autre. De tout ce sang de Jules destiné à la survivance d’Auguste, ô chef-d’œuvre! il n’en restait plus dans Rome une seule goutte. A Pandataria, la mère, — à Planasia, le fils, — à Trimeri, la fille !

Livie enfin respirait; des trois femmes dont elle avait à redouter l’influence, aucune désormais n’était là pour l’entraver. Octavie morte depuis des années, Julie et Scribonia en exil, les enfans de Julie également écartés, qui donc lui porterait ombrage? Dirigé, soutenu par elle, Tibère s’acheminait vers l’empire d’un pas tranquille et sûr; elle voyait dans l’avenir sa destinée indissolublement liée à celle de son fils, et se sentait si forte qu’elle prodiguait à ses victimes les témoignages d’une bienveillance presque émue. La fille de Julie recevait au loin les secours de son impératrice, dont le public louait ainsi la grandeur d’âme. Auguste ne jurait que par Tibère; sa plus douce consolation parmi tant de désastres était de pouvoir, avant de mourir, passer les rênes de l’état aux mains d’un tel homme de guerre et de gouvernement; sentant venir sa fin, il abdiquait chaque jour davantage. La froide