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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/602

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sur coup aider aux combinaisons dynastiques d’une femme? Auguste n’a point de fils, Livie a Tibère, et c’est maintenant au destin de s’arranger de manière à favoriser le plan de l’impératrice, laquelle entend et prétend que le successeur d’Auguste soit Tibère et non autre. Le destin travaillera-t-il seul? Rien ne nous empêche de le croire. L’histoire a des versions en sens contraire : pures calomnies ! Des héritiers au trône du monde ne peuvent-ils sortir jeunes et brillans de cette vie sans qu’on attribue leur mort à la violence? Louis XIV, dont les dernières années par leurs revers et leurs deuils rappellent tant la fin d’Auguste, le grand roi vit également devant ses yeux la solitude s’étendre, les lis tombèrent moissonnés tout à l’entour. On parla de crimes secrets, d’empoisonnemens ; l’histoire a depuis instrumenté, et son enquête n’a rien trouvé. C’est possible que toutes ces funérailles répétées fussent dans les décrets des dieux. Oh ! ces fameux projets des fondateurs de dynastie, éternelle déception dont l’exemple n’instruit personne ! Tant de travaux, de ruses, de scélératesses entassées, pour qu’à un jour donné tout s’effondre !

De cette femme, l’honneur, la joie et l’ornement de son trône, Auguste n’aura point d’enfant. Comment perpétuer la race, faire refleurir le précieux sang? Julie est là, sa fille unique, fille d’un premier lit. Il la donne à Marcellus, né d’Octavie, la sœur bien-aimée, et presque aussitôt Marcellus meurt. Il n’avait pas vingt ans; le peuple l’aimait de cet amour étrange, irréfléchi, qu’il témoigne aux héritiers présomptifs. On met en eux espoir et confiance, on se grise d’illusions à leur sujet; s’ils viennent à succomber jeunes, la mort pose à leur front une auréole dont les rayons brillent ensuite à travers les âges. Toutefois ne nous y trompons pas; ces hyperboliques panégyriques ne sont point les seuls courans par où s’épanche la douleur des peuples, le livre de nos mécomptes est en partie double, et l’éloge du héros défunt n’obtient tout son effet que lorsqu’il renferme un acte d’accusation contre celui des survivans auquel l’événement profite ou semble profiter. Auguste, en le mariant, avait adopté Marcellus. Déclaré prince héréditaire de l’empire, le fils d’Octavie barrait le chemin au fils de Livie. Dion Cassius a bien quelques soupçons, mais il n’insiste pas. « D’ailleurs, écrit-il, cette année et celle qui suivit comptèrent parmi les plus insalubres, nombre de gens furent enlevés. » Le jeune prince était de complexion délicate, point malade cependant; Antonius Musa, médecin d’Auguste, lui prescrivit la cure d’eau froide dont il mourut à Baïa. « Ou ce sera la maladie qui tuera le malade ou ce sera le médecin. » Nul doute que Beaumarchais, plaçant à Rome la scène de sa comédie, n’eût ajouté : « A moins que ce ne soit le poison. » Ce bruit émut, passionna la ville; il passionna surtout la cour. Qu’on se représente les ennuis de Livie au milieu de ces