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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/562

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=fissures du granit. Il n’était pas jusqu’aux doués qui retiennent l’eau douce dont la surface ne fût couverte d’un réseau de fleurettes blanches que devait écarter le bras nu des jeunes filles pour puiser à ces citernes.

Le printemps est certainement sur toute la surface du globe le plus grand bienfait dont il nous soit donné de jouir, mais le printemps de Bréhat, qui suit un hiver désolé, qui précède un été aride, a dans sa courte durée des attraits incomparables. Il paraît être le résultat d’un coup de baguette magique, ou plutôt il nous force de croire à la fée décrépite laissant tomber du même coup les guenilles de la misère et les rides d’un siècle : le rocher se métamorphose en bouquet; depuis le grain de sable plus brillant, l’algue plus fraîche, jusqu’au ciel dont les étoiles dilatées s’allument d’un feu plus vif, tout est transformé, rajeuni. L’azur prend une prodigieuse transparence qui se communique à la mer. L’aurore et le couchant deviennent si limpides que les îlots, les navires lointains, semblent eux-mêmes à certaines heures découpés dans l’éther bleuâtre ou rosé; plus de crépuscule; les nuits sont chargées de ce parfum enivrant entre tous, odeur de sève qui fermente à la fois dans les touffes tendres d’herbe nouvelle, dans les branches fleuries du lilas, dans la vigne qui pleure, et dans ces prairies sous-marines dont les fruits phosphorescens, les rameaux déliés comme des cheveux d’ondine, sont jetés en tribut au rivage.

Mille influences molles et caressantes s’étaient donc emparées de Job avant même qu’il n’entrât dans le bourg, où tout faisait silence, comme il convient à l’heure des vêpres. Le sémaphore avait replié ses grands bras, l’ombre fugitive des nuages tachait çà et là le sable limoneux du Port-Clos, où quelques barques de pêche dormaient échouées sur le flanc autour d’un cotre à sec, ses voiles nonchalamment carguées; on eût dit que toute la nature se soumît au repos du dimanche. A plus forte raison, les rares boutiques étaient- elles fermées, sauf celle du barbier, — qui est un lieu de réunion pour les causeurs, une sorte de club où se brassent les nouvelles, — et le cabaret. L’un se trahit sournoisement par un bouchon de bruyères, l’autre s’annonce de loin par un plat à barbe violemment enluminé qui se balance à toutes les brises. Une petite glace fait en outre partie de l’enseigne; ce fut là que les yeux surpris de Job rencontrèrent un visage qui leur parut à peine humain, tant il disparaissait dans une épaisse toison. — Grand Dieu ! pensa-t-il, Jeannie m’a vu ainsi ! — Et, comme s’il n’eût pas abjuré toutes les vanités de ce monde, il entra dans la boutique, où, grâce à un rasoir agile, l’ermite de Lavret disparut pour toujours, cédant la place à Job le violoneux, fort amaigri, les joues creuses, vieilli de dix années