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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/561

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étendue sur l’épaisse litière, le front dans sa main, elle serrait son enfant contre elle, et leur attitude à toutes deux évoqua pour Job une vision de la crèche de Bethléem. Il n’osa faire un pas de plus, ses genoux fléchirent. Pour la première fois, il était frappé de la beauté de Jeannie. En admirant la grâce chaste de son sommeil, il sentait une corde depuis longtemps muette vibrer au plus profond de lui-même, il sentait renaître les transports que l’inspiration lui prêtait autrefois, la joie de vivre ! effrayé d’abord, il laissa rentrer en lui peu à peu, sans leur opposer de résistance, les forces, les aspirations, les désirs si longtemps conjurés par le plus implacable exorcisme. Ce fut pour Job comme un réveil de la nature, de la raison, de l’homme tout entier. La rhétorique farouche du recteur s’envolait en fumée, de célestes violons-chantaient plus haut que l’orage, et ce miracle s’opéra par la puissance d’une femme endormie. A l’aube. Job reposait enfin, vaincu par l’accablement qui peut suivre une telle crise; la mer grondait moutonneuse dans le lointain comme un monstre dompté, une belle journée se levait sur les grèves humides que Jeannie traversait d’un pas lent. Son nom fut le premier mot qui vint aux lèvres de Job, mais elle ne l’entendit pas, et lui, ne trouvant plus rien d’elle, aurait pu croire à une illusion de la fièvre et de la nuit, si la place qu’avait foulée son corps ne fût restée tiède sur la litière de l’étable. Il s’y jeta pour verser des larmes de reconnaissance qui furent ce matin-là toute sa prière au vrai Dieu qui l’avait délivré.


IV.

L’orgueil humain est si fort néanmoins que Job dut se donner à lui-même un prétexte, une excuse, pour quitter sa solitude. Il ne lui dit point un adieu définitif, il ne convint point qu’il allait manquer à son vœu téméraire d’y rester toujours; il crut, en cédant à l’instinct qui le poussait sur les pas de Jeannie, n’accomplir qu’un devoir, le devoir impérieux de la défendre. Un beau dimanche de printemps, il se mit en marche. Devant lui, Bréhat souriait comme l’espérance dans sa fraîche robe de petit blé nouveau, toute la partie sud de l’île n’était plus qu’un tapis de jacinthes, d’anémones, de narcisses et de violettes; les papillons ouvraient leurs ailes neuves, les tristes maisonnettes grises étaient devenues roses, de la couleur des fleurs de pêcher qui festonnaient leurs murs et contre lesquelles s’escrimait déjà le bec acéré des mésanges et des troglodytes, ces destructeurs du fruit en germe. Le nord, lui aussi, s’était paré, quoique d’une façon plus modeste; les primevères qu’on appelle bouquets de Pâques y prodiguaient leurs étoiles d’or dans toutes les