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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/548

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les ravages sont rapides parmi cette population ramassée sur un étroit espace de terre, loin de tout secours. Contre l’habitude, les médecins furent pourtant appelés de la côte; ils déclarèrent qu’un préservatif très simple aurait pu conjurer le mal, — parole cruelle, qui ne servit qu’à redoubler le désespoir des familles dont ils n’empêchaient pas les enfans de mourir. Ce fut au foyer, jusque-là privilégié, des Sainquer que la mort vint s’asseoir avec le plus de persistance. Elle frappa d’abord l’objet de la prédilection du violoneux, sa fille aînée, déjà grande, qui lui rappelait par les traits, le caractère, le nom et sa jolie voix fraîche, une mère dont il adorait le souvenir. Il l’avait quittée bien portante et gaie pour aller faire sa tournée annuelle sur la grande terre. Tout souriait à Job depuis quelques mois. Les bals de matelots sur les tertres avaient repris de plus belle, un certain nombre de garçons hardis et de joyeuse humeur s’étant trouvés réunis dans l’île à la suite de voyages au long cours. Ces scandales, selon l’expression du recteur, avaient été pour Job une source de succès et de profits, et il rapportait de son excursion, plus fructueuse encore, des présens pour chacun, une belle croix d’or entre autres à la petite Maharit. Sa surprise fut grande, en débarquant, de ne pas la trouver sur la jetée avec ses frères. La porte de sa maison ne s’ouvrit pas d’elle-même, aucune bienvenue ne lui fut faite. Lorsqu’il entra, saisi de pressentimens sinistres, Maharit gisait sur son lit, déjà méconnaissable ; — Ah ! soupira-t-elle faiblement, je savais bien que tu viendrais... — Il lui remit, sans pouvoir parler, la croix d’or qu’elle avait tant désirée; mais l’enfant secoua la tête : — Va ! je ne la porterai point, dit-elle à Jeannie, qui veillait à son chevet, tu la prendras pour ta petite.

Quelques minutes après, s’adressant à son père : — Je t’ai attendu,... je voulais encore une fois entendre ton violon.

Et le pauvre Job, hors de lui, joua tant qu’elle le voulut et tout ce qu’elle voulut. Il joua une partie de la nuit comme jamais il n’avait joué, sans savoir ce qu’il faisait, en proie à une fièvre ardente. Les larmes ruisselaient sur ses joues, mais l’enfant ne les voyait pas. Dès qu’il s’arrêtait, elle répétait : — Encore, — comme si cette musique l’eût emportée plus vite en paradis. A l’aube, Job, épuisé, avait laissé tomber son archet, et le premier rayon du soleil se posa sur les lèvres, entr’ouvertes par l’extase, de Maharit, qui ne respirait plus. Le guetteur et bien d’autres me l’ont dit depuis : dès ce moment, Job eut l’esprit chaviré. Aucun des désastres qui suivirent ne le tira de sa stupeur, qui ressemblait à de l’hébétement.

Les progrès de la maladie avaient été chez Maharit d’une si effrayante rapidité que l’on n’avait pas eu le temps de songer au salut de ses petits frères en les éloignant du foyer de contagion. L’un après