Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/545

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Oh! celle-ci croyait au mariage, et le mariage se serait fait, car son amoureux lui était bien accoré, et il avait, à quelques mois près, fini son temps; mais vous comprenez que le père de la fille n’a pas voulu.

— Je ne comprends pas au contraire.

— Le père était un brave homme et mon ami. Je l’entends encore dire à sa fille en refusant son consentement : « Tu seras punie par ton péché. » Et elle a été punie.

Le guetteur fit un geste expressif qui prouvait qu’il eût été également inflexible à l’occasion. Je restai interdit. Dans quel pays l’honneur est-il compris d’une manière aussi rigide? Trouverait-on ailleurs un père capable de voir la honte uniquement dans la faute commise et non pas dans les suites? Et que dire de cette coupable, qui, sans murmure, immolait à l’autorité paternelle l’avenir de son enfant, le repos de sa vie, qui restait volontairement rivée au sol témoin de son malheur et de son abecjtion? Telles étaient les âmes formées par le terrible recteur. — Belle-Langue ajouta, comme la conséquence la plus naturelle, qu’une pécheresse ne pouvant être payée autant qu’une honnête fille, les gens qui la faisaient travailler ne lui donnaient que demi-salaire, bien qu’elle fût la meilleure ouvrière de l’île. — Mais on lui permet d’amener avec elle sa petite, que les parens ne garderaient pas au logis. L’été elle la couche sur l’herbe, l’hiver elle lui fait un nid dans la crèche pour dormir entre les pieds des vaches, et personne ne s’y oppose. La petite se trouve même nourrie chez les gens qui ont bon cœur, quoiqu’il y en ait d’autres qui blâment cela. Moi je suis garçon, j’ai vu toute sorte de choses aux quatre points cardinaux, je n’ai pas de raison pour être bégueule... et, — le vieux marin mâcha résolument sa chique, — je fais comme ceux qui ont bon cœur.

Tandis que nous parlions, Jeannie était allée prendre sur les genoux d’une fillette un bel enfant qui lui tendit les bras.

— Vous nous la ramènerez ce soir, dit la petite fille, que Belle-Langue m’avait désignée quelques minutes auparavant comme l’aînée des enfans de Job Sainquer.

— Oui, ajouta l’une des matrones qui assistaient de loin aux danses, il faut que ce soit fête aujourd’hui pour toi comme pour les autres, Jeannie. Tu souperas à la maison.

— C’est la femme de Job, me dit le guetteur.

On éprouve une sorte de colère à voir un homme d’une supériorité quelconque enchaîné dans des liens apparemment indignes de lui. — Cette femme si maigre et si jaune !

— Elle a été fraîche; mais la plus fraîche se ressent d’avoir mis au monde et allaité des enfans. C’est une ménagère,